"Marine Le Pen peut tout abandonner et élever des chats avec sa mère"

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Contrairement à l'image qu'ils dégagent, les politiciens français peuvent se révéler touchants. Surtout lorsqu'ils évoquent la relation avec leur maman, parfois absente, souvent présente. Bernard Pascuito et Olivier Biscaye ont compilé leurs souvenirs dans un livre intitulé "Les politiques aussi ont une mère" (éd. Albin Michel). Ils offrent aux lecteurs une vision presque romantique de certains politiques, de tous bords idéologiques. Au total, treize personnalités ont accepté de se livrer à coeur ouvert, sans posture ou retenue. Le recueil livre quelques précieuses anecdotes du passé, dont certaines peuvent se raccrocher au présent.

Le sens premier de votre démarche était-il d'humaniser des gens qui dégagent une image opposée?
Non. Nous n'avons pas cherché à les humaniser ou à les rendre plus sympathiques. Nous souhaitions répondre à une idée reçue qui voudrait que les hommes et les femmes politiques se construisent par rapport à l'exemple du père. On aime mettre le père en avant. À nos yeux, les mères pouvaient ou devaient être des femmes d'influence. Par exemple, Sarkozy ne s'est pas construit avec son père, mais avec sa mère. Si vous prenez Mélenchon, on a l'impression que le père a disparu de la circulation très vite.

Une ou deux fois, au moment de la conception [du livre], des gens m'ont demandé si je n'avais pas peur de rendre sympathique Marine Le Pen. Or, il aurait été indigne de notre part de trier et virer Le Pen ou Mélenchon pour ne faire que Macron, Fillon, Bayrou. La question est de savoir: "prend-on un risque d'influer en rendant ces gens sympathiques?". Nous n'avons pas cherché à les rendre sympathiques; notre travail était de les montrer tels qu'ils sont. Il leur revenait de se révéler ou pas. Nous ne sommes pas là pour les juger.

Fillon au Trocadéro: "Ils pensent que je suis seul !"

"Ils pensent que je suis seul" mais "vous ne baisserez jamais les bras", a lancé dimanche François Fillon, candidat de la droite à la présidentielle, en ouverture de son discours devant ses partisans réunis au Trocadéro à Paris. SONORE

Des situations d'enfance décrites dans votre récit se raccrochent à la vie actuelle de certains politiciens. La mère de Fillon travaille avec son père gratuitement, un collectif d'étudiants hurle "libérez Fillon, libérez Fillon!" et demande son retour d'un collège où il s'est fait virer pour avoir tenté de licencier une prof d'anglais. Des anecdotes, au regard de l'actualité, qui prêtent à sourire.
Nous avons écrit sur Fillon en novembre dernier. Nous ne pouvions imaginer ce qu'il traverse aujourd'hui. Pourtant, le chapitre commence par "Fillon est un rebelle". Cela m'a fait un choc de découvrir ce mec qui, jeune, pique la bagnole de ses parents, vide la cave de son père, crée une révolte pour faire virer un prof, essaie de faire dévier les tirs de son père sur son frère en échange d'un cadeau. Il ne supportait pas l'autorité, alors qu'on avait tous l'image d'un Fillon soumis à Sarkozy. Aujourd'hui, cette histoire terrible des emplois fictifs nous a fait découvrir quelqu'un qui ne voulait pas lâcher, qui luttait contre tout le monde comme il l'a fait au Trocadéro il y a quinze jours. Le lendemain, ou deux jours après, je vois sur BFMTV le titre "Fillon le rebelle" sous l'extrait de son meeting où il dit: "Vous ne le saviez pas, mais je suis un insoumis, je suis un rebelle." Je me suis dit: "Il a lu le livre, il y croit."

Cela dit, vous aviez une prémonition quand vous écrivez: "Il est secret, cloisonné, il donne l'impression de tout pouvoir encaisser et subir, mais le couvercle peut sauter à cause d'un propos malvenu". Les affaires, survenues deux mois après, font découvrir une personnalité qui répond à vos mots.
En dehors de ce que j'ai appris sur lui en travaillant sur ce recueil, il m'a impressionné durant la primaire de la droite. À l'instar de beaucoup de Français, j'ai découvert un Fillon que je ne connaissais pas. Il a l'apparence du type politiquement correct qui, tout à un coup, allume [ses adversaires], y compris les journalistes. Son fameux "le tribunal médiatique, ça suffit", est surprenant. Je l'ai trouvé d'ailleurs très différent lors du premier débat entre les candidats à la présidentielle. Apparemment, il s'attendait à être plus attaqué sur les affaires. Il a été en permanence dans la retenue. Sauf dans la deuxième partie où il a commencé à se lâcher. C'est survenu après l'entracte; visiblement les camps ont pu parler à leur candidat et on a dû lui dire: "Attends, tu ne peux pas continuer comme ça". Il était transparent.

Brigitte Macron, la structure d'Emmanuel. © afp.

À 5 ans, Emmanuel Macron déclare à ses parents vouloir vivre chez sa grand-mère, mener sa vie comme il l'entend. On ne peut s'empêcher d'y voir une analogie avec la rupture déclarée à François Hollande, son père en politique
Oui, mais il le fait toujours avec des structures autour de lui. À savoir que ce n'est pas un aventurier total, Macron. D'ailleurs, cette anecdote avec ses parents me paraît surréaliste, même si elle m'a été racontée et confirmée par plusieurs témoins proches de la famille. Mais vous aurez remarqué que ses parents refusent et il n'en fait pas tout un plat. Quand il tombe amoureux de Brigitte, sa prof de théâtre, qui a 40 ans, lui 16, ça peut créer un scandale dans une petite ville comme Amiens où la famille Trogneux (son nom de jeune fille, ndlr) est très connue. On l'exfiltre là aussi, il se laisse faire. C'est sa grand-mère Germaine qui va l'encourager.

Une grand-mère qui est son référant 
C'est un référant qui lui plait. Il dit souvent: "J'ai des origines modestes". On pourrait trouver que c'est un mensonge, parce qu'il a un père neurologue et une mère pédiatre. Mais quand il dit ça, il fait référence à sa grand-mère qui, elle, a de réelles origines modestes et vient d'un milieu d'analphabètes. Il est structuré par sa grand-mère et puis par Brigitte. Cela démontre qu'il n'y a rien d'aventureux chez Macron. Quant à son parricide politique avec Hollande, je ne suis pas le seul à penser qu'il l'a fait en accord avec lui. Macron n'avance pas seul: il n'est pas Pompidou tournant le dos à De Gaulle.

Andrée Sarkozy, mère seule et paria du milieu bourgeois du 17e arrondissement. © photo news.

Votre livre permet aussi de dégager des points communs entre des politiciens que tout oppose, comme Nicolas Sarkozy et Jean-Luc Mélenchon
Oui, tous les deux ont grandi avec l'absence du père. L'enfance de Sarkozy est triste. Il a un rapport catastrophique avec son père, comme avec ses frères. La grande affection vient de son grand-père, mais on imagine assez tristement cette enfance dans cet hôtel particulier du 17e arrondissement de Paris. Sa mère reprend des études d'avocate, est souvent absente. Sarkozy, il n'a eu ni son père, ni sa mère. Il éprouve d'énormes difficultés à l'école, ce dont son père -que nous avons rencontré- se gausse pas très gentiment. Mais Nicolas continue à appeler sa mère 3 fois par jour, depuis 40 ans.

Comme l'ancien Président, Mélenchon a grandi avec une mère divorcée, elle aussi rejetée par le milieu bourgeois des années 60. Que ce soit dans le 17e arrondissement de Paris ou au Maroc (Mélenchon y a grandi, ndlr), une femme divorcée, qu'elle l'ait choisi ou pas, est une femme rejetée. En tout cas suffisamment pour que l'enfant le conçoive et reçoive cette exclusion.

   
Tous deux ont dû se construire avec ce sentiment d'exclusion
Chez Sarkozy, c'est plus soft. Il a souffert de voir sa mère ne pas toujours être invitée à dîner, parce qu'elle est seule. Chez Mélenchon, dont on connait le côté excessif, il en conçoit définitivement une espèce de haine des curetons, des bourgeois catholiques, alors que sa mère est extrêmement croyante, pratiquante. Presque bigote. Mélenchon estime que sa mère a été excommuniée.

Pourtant, elle développe sa fibre sociale
La mère de Mélenchon enseigne dans les bidonvilles de Tanger, aide des enfants en difficulté. Elle joue un rôle social qui aura une influence dans la formation de Mélenchon. Un deuxième élément dans la vie de Mélenchon, c'est son retour en France (en 1962, ndlr).

Il parle de déportation...
C'est son côté excessif. Mais après une enfance multiculturelle, dorée par le soleil et la mer, au Maroc, il débarque en Normandie où, avec son accent, il découvre le racisme à l'envers, celui dont les Arabes peuvent avoir souffert ou souffrir. Il est traité de "bougnoule". Mais c'était le lot des pieds noirs à l'époque.

Pierrette Le Pen aux Bains Douches. © photo news.

Vous avez rencontré Pierrette Le Pen, la mère de Marine, qui a disparu pendant 15 ans, a posé dans Playboy sous les conseils de Gilbert Collard, son avocat de l'époque, pour provoquer Jean-Marie. Quel genre de femme est-elle?
Votre question est très intéressante, parce qu'elle assez indiscernable. C'est un mélange de plein de choses. De grande chaleur et de grande froideur. Quand elle vous parle de Marine, elle est chaleureuse. Et la grande froideur, c'est cette femme capable de quitter Jean-Marie Le Pen pour de bon, du jour au lendemain, sans prévenir et sans laisser d'adresse.

Une froideur qui lui permet d'encaisser une réflexion de Marine qui lui aurait dit un jour: "J'aurais préféré que tu sois morte"
Cela remonte à l'époque où elle est partie du domicile familial et s'écharpait par médias interposés avec Jean-Marie. Marine est la cadette, a 16 ans quand sa maman part. Elle s'en est expliqué. C'était tellement dur de quasiment toutes les semaines entendre ses parents en rajouter une couche dans les médias, qu'elle aurait préféré qu'elle soit morte, "comme ça j'aurais du chagrin une fois pour toute". Mais sa relation avec sa mère prouve que Marine a la capacité de pardon, comme son père. De façon surprenante.

Quand les filles Le Pen ramènent Pierrette et demandent à leur père qu'elle s'installe à Montretout, il l'accueille à bras ouverts. "T'es ici chez toi", lui dit-il. Il fait même repeindre une petite maison de leur domaine de Saint-Cloud pour qu'elle s'y installe. Il a considéré qu'elle était la mère de ses filles, la grand-mère de ses petits-enfants.

Pour en revenir à Pierrette Le Pen, on s'est vu une première fois pendant deux heures et demies et elle m'a invitée une autre fois à déjeuner. Malgré ces échanges, elle reste indiscernable: elle est un mélange de Marion et de Marine. Marion est dure dans la tête et dans le cœur, le contraire de Marine. Ceux qui l'ont rencontrée, qu'elles que soient leurs idées politiques, vous diront que c'est une fille chaleureuse, super, sympathique. Marion, c'est autre chose.

D'ailleurs, si Pierrette Le Pen considère sa petite-fille comme une bête politique, Marine semble capable d'abandonner du jour au lendemain
Pierrette répète souvent ce que Marine lui a dit: "Je vais tout arrêter et faire un élevage de chat". Sa conviction est que Marine n'était pas forcément faite pour ça. Elle dit: "On l'a poussée" - on sait qui se cache derrière le "On" (sourire). D'ailleurs, ces dernières semaines, je l'ai revue à la télé et je la trouve un peu fatiguée, un peu lasse. Elle n'a plus le peps d'il y a quelques années, que son père a toujours eu. C'est tout le souci de leur séparation d'ailleurs. Marine ne rêve que de se réconcilier avec son père mais elle refuse de faire à nouveau de la politique avec lui, car elle a trop souffert. Or, malgré ses 88 ans, Jean-Marie n'admet pas d'avoir été exclu du mouvement qu'il a créé et porté sur les fonds baptismaux.

François Bayrou, titilleur émotif. © ap.

Avez-vous été surpris par l'un des treize politiciens rencontrés?
Par François Bayrou. Il n'est pourtant pas mon kiff, pour tout vous dire, je trouve que c'est un traitre. Mais il a été le premier à répondre. Je l'ai vu le 20 juillet 2016, il n'a pas bougé le rendez-vous alors qu'il y avait un incendie ce jour-là à Pau, dont il est maire. À partir du moment où on s'est installé, il ne s'est occupé que de moi, n'a pas joué avec son téléphone, n'a pas appelé sa secrétaire. Et puis, il parle de ses parents de façon émouvante. Ce fils de paysans maîtrise le verbe. Le fait qu'il soit un ancien bègue le sert car il parle très lentement, il choisit ses mots. Il parle comme on écrit. Il se laisse le temps. D'ailleurs, à la sortie du livre, il m'a appelé. J'ai été sensible à ça car je sais qu'il titille sur les mots. Or, il m'a remercié de l'empathie que j'avais fait exprimer de son histoire.

Certaines figures comme Hamon, Montebourg, Royal, Juppé ou Besancenot ont refusé de se confier.  Quant à Manuel Valls, vous avez réussi à l'avoir en dernière minute, dans des conditions singulières
Valls, on voulait le faire absolument. On a entrepris les contacts, les mois ont passé. Il était Premier ministre. On avait rendu le manuscrit. Je devais renvoyer mes relectures chez Albin Michel. Or, la veille, je me trouve à un anniversaire et je m'aperçois qu'il se trouve à deux mètres de moi, avec sa femme. Je le sentais timide, réservé et j'ai saisi l'occasion de lui expliquer notre démarche. Au final, il m'a recontacté le lendemain alors que je roulais à 160 km/h sur l'autoroute. Je l'ai interviewé en main libre et ma femme a enregistré la conversation avec le téléphone.

Je me souviens de ma première question. Je lui ai demandé: "Quand vous pensez à votre mère, vous pensez à quoi?". Il a formulé une très belle réponse: "C'est la présence". C'est touchant d'apprécier la présence de ses parents. Il a vécu avec son père et sa mère toute son enfance à la maison. Ce que les autres n'ont pas vraiment vécu. Quant aux refus, quelqu'un comme Hamon a toujours été clair: il ne mélange pas sa vie privée et publique. Montebourg, je lui en veux un peu, car il n'a jamais répondu. J'ai trouvé ça lamentable.

© afp.

Vous ponctuez vos remerciements à la fin de votre livre par ces quelques lignes: "Parler de sa mère, c'est redécouvrir son enfance, la pureté de ses sentiments, et renouer avec une sensibilité que l'on croyait envolée (...) C'est surtout redevenir soi-même, enfin. Quoi qu'il arrive, ces treize-là, nous ne les regarderons plus jamais de la même façon". Vous avez développé une affinité avec eux?
J'ai pris l'habitude de dire que tous les gens rencontrés ne savaient pas ce que je pensais politiquement. J'ai rencontré Pierrette Le Pen comme Odette Filippetti, de la même façon. Une fille comme Aurélie Filippetti s'est montrée formidable. Au moment où on entame ses entrevues, on se fout pas mal de leur conviction et de ce qu'ils pensent. Il m'est arrivé de me demander: "Est-ce que c'est un exercice facile ou difficile de parler de sa mère?". On est dans le cœur de la vie privée. Or, aucun n'a été dans la posture, ce qui ne serait pas arrivé si on avait parlé de leur femme ou leur mari. Plusieurs d'entre eux, au cours de nos entretiens, disaient ouvertement "Maman". C'est une façon de redevenir enfant.


PASCUITO Bernard, BISCAYE Olivier, "Les politiques aussi ont une mère", éd. Albin Michel, Paris, 2017, 219 pages.

Les treize personnalités: François Fillon, Marine Le Pen, Jean-Luc Mélenchon, Jean-François Copé, Nicolas Dupont-Aignan, François Bayrou, Emmanuel Macron, Bruno Le Maire, Bernard Debré, Aurélie Filippetti, Manuel Valls, Gilbert Collard et Nicolas Sarkozy.

Loïc STRUYS 26/03/17 - 08h30

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