La reconstruction d'un symbole "nazi" divise l'Allemagne

© Das Bundesarchiv.

L'église de la Garnison a été construite bien avant la naissance d'Hitler mais le dictateur n'en demeure pas moins étroitement lié à son histoire. Aujourd'hui, sa recontruction déchaîne les passions à Potsdam, au coeur de l'ancien fief du Royaume de Prusse et haut lieu de la propagande nazie.

À Potsdam, à une trentaine de kilomètres de Berlin, la reconstruction de l'église de la Garnison a officiellement débuté par une cérémonie d'inauguration au milieu des pelleteuses ce 29 octobre dernier. L'événement a également sonné l'heure de la révolte pour les nombreux opposants au projet, bien déterminés à tuer dans l'oeuf ce "lieu de pèlerinage nazi". L'édifice religieux a en effet connu une histoire troublée. Explications. 

Construction et destruction
L'église de la Garnison a été bâtie entre 1733 et 1735 sous le règne du premier roi de Prusse, Frédéric Ier. Ce dernier ainsi que son fils Frédéric II, dit le Grand, y ont d'ailleurs été enterrés. Bien plus tard, elle sera largement détruite en avril 1945 lors des bombardements de la Royal Air Force avant d'être définitivement rasée dans les années 1960 par les autorités communistes est-allemandes. 

Propagande nazie
Le 21 mars 1933, Adolf Hitler, alors fraîchement nommé chancelier, se rend à la "Garnisonkirche" avec le chef de l'État, le maréchal von Hindenburg, pour la séance inaugurale du Reichstag. La date et le lieu n'ont rien d'anodin, relate Le Monde. Le 21 mars 1871, Bismarck y a en effet également inauguré le premier Reichstag et les tombeaux des rois Frédéric Ier et Frédéric II, symboles de la grandeur de la Prusse, confèrent au lieu une légitimité historique dont veut bénéficier "l'héritier" Adolf Hitler, le "petit caporal autrichien" méprisé par la hiérarchie militaire. Joseph Goebbels, ministre de la Propagande, soigne la mise en scène lors de la fameuse "Journée de Potsdam". 

Projet idéologique?
Au-delà de ces affinités avec le "Führer", les détracteurs pointent notamment l'histoire de cette reconstruction initiée dans les années 1980 par Max Klaar, un officier d'extrême droite. Les responsables du projet actuel rejettent la filiation: "Nous n'avons aucun lien avec Max Klaar. Son projet était réactionnaire et nationaliste. Nous voulons faire, au contraire, de la nouvelle église un lieu de paix et de réconciliation", précise Wieland Eschenburg, porte-parole de la Fondation. Pour preuve, une croix de l'église de Coventry, détruite par l'aviation allemande pendant la Seconde Guerre mondiale, y sera exposée. Pour l'ex-professeur d'histoire Günter Schlamp, "il ne faut pas y voir le symbole d'un revival du nationalisme, du prussianisme et du militarisme": "Il s'agit juste d'avoir une jolie ville. C'est un projet avant tout esthétique", argumente-t-il, pour justifier le renforcement de l'attractivité touristique de Potsdam, déjà très célèbre pour son palais de Sans-Souci

"Guerre culturelle"
Et c'est là que les deux camps s'affrontent avec passion. Pour le professeur Manfred Gailus, spécialiste de l'histoire du protestantisme et du nazisme, on observe une véritable "guerre culturelle", entre les "autochtones" historiques, descendants des années communistes de l'ex-RDA, plutôt de gauche, athées, et les "néo-colons ouest-allemand", comme les décrit Günter Schlamp, plutôt protestants, de droite, aisés et "insupportables" pour les "locaux". Après la réunification, de nombreux Allemands de l'Ouest ont en effet émigré vers l'est, et notamment à Potsdam pour sa proximité avec Berlin. Manfred Gailus y voit une volonté de "reconquête" de l'Église dans une partie du pays "déchristianisée" et, surtout, une "fierté nationale retrouvée", après des décennies de honte.

L'extrême droite dans l'est allemand
Or, même si le projet ne s'inscrit pas dans la glorification nationaliste, le succès électoral du parti d'extrême droite AfD dans la région inquiète les observateurs sur une récupération possible de ces symboles. Alternative pour l'Allemagne (AfD) a signé le retour "historique" de l'extrême droite au Parlement: "Pour ses dirigeants, qui veulent en finir avec la 'culture de la repentance', un lieu comme celui­-là est un lieu rêvé", rappelle l'historien.

"Pourquoi choisir un tel lieu?"
Rendez-vous des nationalistes sous la République de Weimar (1919-1933), lieu de pèlerinage nazi sous le IIIe Reich, symbole de la toute-puissance prussienne, le choix de l'emplacement dérange viscéralement les opposants: "Les défenseurs du projet disent vouloir promouvoir la paix. Je les crois volontiers, mais pourquoi choisir un tel lieu?", s'interroge légitimement Manfred Gailus.

L'église de la Garnison en 1945 © Das Bundesarchiv.

Par: rédaction 9/01/18 - 14h20