Kody, le kid de Rhode Sangeles

© Kingsofcomedy.

Pur produit de la scène indépendante belge, Kody fait partie de la (première) nouvelle vague d'humoristes belges devenue aujourd'hui incontournable. Sorte de self made man de l'humour, le belgo-congolais a réussi à imposer une personnalité comique qui défie les genres et les apparences. Retour sur la trajectoire singulière de cet artiste 100% made in Rhode Sangeles.

Lunettes noires vissées sur le nez à la fois pour combattre les rayons du soleil des dernières heures de l'été indien et les effets d'une courte nuit à Liège avec ses potes du VooRire, Kody débarque dans un lieu où il a ses habitudes dans le quartier du cimetière d'Ixelles. S'il prend le temps de saluer un par un les gérants du bar où nous nous sommes donnés rendez-vous, l'humoriste gravit au pas de course les échelons d'une carrière surchargée.

Depuis quelques années, il est sur tous les fronts: au cinéma, sur scène avec son spectacle "À vendre", en radio (les Enfants de Chœur, la Récré de Midi) sur Vivacité et  à la télévision. Une succession de projets effectuée avec réussite, comme en témoigne sa stature dans le Grand Cactus, le talkshow de la RTBF, où ses personnages font rire (à l'excès, parfois) ses acolytes en plateau, téléspectateurs et autres utilisateurs de réseaux sociaux.

Indiens et fond de teint
Chacune de ses apparitions où il croque des personnalités comme Karl Lagerfeld, Depardieu ou Jean-Paul Belmondo dépassent largement les 200.000 vues sur la page Facebook de l'émission, preuve que le contre-emploi volontaire, mais risqué, séduit. "J'ai toujours adoré le contre-emploi. Ça m'a toujours fasciné de découvrir dans les films de cow-boys d'antan que les Indiens étaient joués par des acteurs blancs qui avaient une vague ressemblance, surtout avec du fond de teint. Et pourtant, on y croit", nous glisse-t-il sourire aux lèvres.

"Et moi, je veux essayer de faire la même chose: jouer des blancs et tout faire pour qu'on y croie. Ce décalage et cette opposition amènent de la drôlerie. Les gens me disent souvent: quand tu fais Belmondo, au bout d'un moment, on voit Bebel . Idem pour Karl Lagerfled. C'est génial."

Jean-Paul Belmondo - Kody - Le Grand Cactus (18) - GCPL

Une entrée très spectaculaire pour Kody qui incarne l'incroyable Jean-Paul Belmondo dans cette parodie impressionnante. Retrouvez l'émission complète et d'autres séquences du Grand Cactus sur http://www.rtbf.be/auvio Suivez-nous sur Facebook : http://www.facebook.com/legrandcactus Et retrouvez Un Cactus dans le Waterzooi et d'autres séquences de Jérôme de Warzee et la bande du Cactus sur www.jeromedewarzee.be ou http://www.facebook.com/jeromedewarzee Réalisation : Nicolas Ceupens.

Cette façon de s'emparer de personnages médiatiques a fondé une renommée accentuée au lendemain d'un pastiche de Cyril Hanouna qui l'a catapulté sur le plateau de Touche Pas à Mon Poste. "J'y suis allé à la hussarde. Dans les coulisses, Hanouna s'est montré super sympa, m'a pris dans ses bras. Ça m'a étonné parce que la parodie dans le Grand Cactus n'était pas super flatteuse."

Là encore, Kody relève le défi; Baba, nabab du PAF, l'invite même à intégrer son équipe. Un projet finalement avorté: pas l'envie de dézinguer pour le plaisir, de balancer ou d'avoir un avis tranché sur des personnes ou des émissions dont il dit tout ignorer. "Je ne regarde pas assez la télé et puis, je voulais rester dans l'humour. Or, je pense que c'est plus une émission d'humeur que d'humour. Il n'y avait pas de place pour moi."

Problème de riches
Avec le recul, il se félicite d'avoir fait un pas de côté malgré la visibilité que peut apporter une émission au sommet des parts de marché avant de voir son statut écorné par de nombreuses polémiques.

"Ça peut casser une carrière, lâche-t-il après réflexion quand on lui parle des scandales accumulés par TPMP. Il (Hanouna) est excellent dans ce qu'il fait, mais il peut être excessif et imprévisible: ça peut être difficile à gérer. C'est trop d'émotions, trop d'énergie. J'ai besoin de quelque chose d'un peu plus cool sans parler du risque d'être étiqueté. Or, moi, j'ai envie de faire du cinéma ou des choses du genre. J'ignore les ambitions des autres chroniqueurs, mais de mon côté, ça me paraît incompatible. Sans parler que ça peut freiner d'autres chaines. Mais tout ça, ce sont des problèmes de riche. J'ai la chance d'avoir le choix."

Cyril Hanouna - TPMP : Découvrez Kody, le double de l'animateur !

A l'occasion d'une quotidienne de Touche Pas à Mon Poste spécial "paranormal", Cyril Hanouna a cédé sa place d'animateur à Kody, un jeune imitateur. Non Stop Hanouna revient avec vous sur cette séquence datant du 3 janvier 2017.

Quartiers chics et haute société
Une fois encore, Kody est confronté à une certaine forme de luxe, lui qui a bousculé son confort familial pour se lancer dans une carrière artistique. Fils de diplomate, il l'avoue sans détour: il a mené une vie de château, fréquenté la haute société, vécu dans un quartier chic de la périphérie bruxelloise et s'est déplacé avec chauffeur. Un passé avec lequel il vit très bien à présent.

"Il m'a fallu du temps avant d'oser parler de ça, admet-il. J'étais partagé entre deux sentiments: une certaine pudeur, mais aussi le fait de ne pas assumer. J'ai compris en réalité que je pouvais porter un regard sur ma singularité: avoir vécu une enfance et une adolescence dans un environnement et des conditions exceptionnelles. Quand t'es jeune et qu'un chauffeur te conduit à l'école, c'est particulier. Ça peut amener à des situations cocasses et c'est au final, ce qui peut les rendre drôles."

Comme le fait de vivre dans une ambassade, sur un territoire étranger au trottoir d'en face. "Mes potes ne pouvaient pas venir jouer chez moi sans leur passeport", plaisante-t-il. "On habitait à Rhode-Saint-Genèse, qu'on avait rebaptisé Rhode Sangeles. Quand tu passais le portail de notre propriété, il faisait 40 degrés, t'avais des mouches, des moustiques, de la musique congolaise diffusée partout. Je m'en moque, mais la réalité est toute autre."

Bouteilles et gros 4x4
Une réalité où on lui apprend l'humilité et l'ouverture à l'autre. Son papa, débarqué dans les années 60 à 10 ans en Belgique à bord d'un avion à hélices de la Sabena, s'imprègne rapidement de la culture belge qu'il inculque à ses huit enfants.

"On a toujours eu ce mélange, on n'a jamais été coupé du monde, à vivre dans une bulle zaïroise. J'étais dans une école (Collège Cardinal-Mercier, ndlr) avec une diversité énorme. Toutes les classes sociales se côtoyaient. Moi, j'ai toujours cultivé par simple affinité cette mixité. Mes amis d'enfance viennent de tous les horizons, du pauvre au prince. On n'a jamais été élevés dans une culture de l'arrogance. Nous n'avions pas d'argent à claquer pour des bouteilles en boite, etc. On disposait juste d'outils confortables. À l'inverse, j'avais des potes qui eux claquaient les bouteilles ou qui avaient des grosses bagnoles à 16-17 ans, des gros 4X4. Moi je n'avais pas ça."

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Chute et régime
Une certaine modestie bienvenue  lorsqu'à des milliers de kilomètres de Bruxelles, le déclin du régime de Mobutu vient bouleverser le train de vie familial.

"De part mon contexte familial, j'ai vu du faste et puis j'ai vu un changement de conditions aussi. Quand le pouvoir a changé - avec les armes en plus - forcément, le cercle de courtisans et d'amis s'est rétréci, comme nos moyens financiers. Kinshasa avait coupé le robinet avant même le changement de pouvoir. Les rentrées financières devenaient plus rares. Mais c'était le cas pour tout le monde qui bossait dans l'administration publique."

"Beaucoup ont vu leur train de vie changer et certains n'ont pas hésité à faire allégeance au nouveau "roi" pour maintenir leur train de vie. Ça n'a pas été le cas de mes parents. Nous n'avons pas dû déménager, mais nous avons dû revoir les choses de façon un peu plus modeste. Mais le changement impose l'humilité. Notre famille s'est rapprochée, mon père voyageait moins. Une proximité s'est installée. On a resserré les liens, on s'est serré les coudes. Les soucis de la vie ont  du bon aussi."

Cette fibre familiale et cette reconnaissance envers ses parents le détournent de son rêve, celui de devenir comédien. Son diplôme secondaire en poche, il entreprend des études de marketing et se lance comme... agent immobilier. Un emploi qu'il qualifie de passe-temps.

Conspiration du destin
"Mes parents se sont toujours battus pour nous permettre de faire des études. C'était un juste retour. Et puis, après, je devais travailler pour devenir indépendant. La décision de me lancer dans cette aventure est celle d'un adulte de 28 ans. C'est tardif. Parfois, je me pose la question: si j'avais démarré plus tôt? En même temps, ça ne sert à rien. Je ne cours pas après le temps, mais quand tu as envie de faire un truc depuis longtemps, tu es un peu frustré d'avoir attendu dix ans. Mais j'ai appris tellement de chose de la vie. Tout m'a servi dans ce que je fais aujourd'hui. Et je veux continuer à apprendre de mes erreurs."

Les premières démangeaisons artistiques ressenties durant sa scolarité pour combattre une certaine timidité deviennent peu à peu insupportables. Kody n'exploite plus son don comique uniquement lors des discours de mariage d'amis, il le matérialise et subit un coup de pouce du destin lorsqu'il rencontre les fondateurs de l'asbl Kings of Comedy Club désireux de créer et produire des spectacles vivants.

"Deux des mecs sont des anciens du collège, on me les avait renseignés. Je les  ai appelés, on s'est finalement lancés ensemble. C'est une conspiration du destin, une chance, parce que je ne savais pas vers qui aller, je n'avais pas de contact. On a lancé un site internet, ils ont recruté d'autres humoristes comme Alex Vizorek ou Walter. On s'est calqués sur le Jamel Comedy Club, on jouait nos sketchs à tour de rôle pendant dix minutes: nous souhaitions proposer différents univers. Les copains des copains sont venus remplir les salles et cela nous a permis de nous rendre compte qu'il y a un public pour ce genre de format. On s'est dit qu'à côté des Taloche, Pirette, il y avait de la place pour une nouvelle vague."

Lawrence Of Arabia - Trailer

David Lean's splendid biography of the enigmatic T.E. Lawrence paints a complex portrait of the desert-loving Englishman who united Arab tribes in battle against the Ottoman Turks during World War I.

My way et Lawrence d'Arabie
De fil en aiguille, il monte ses projets solo, écrit son premier seul en scène ("My way"), réalise des courts-métrage en se rappelant les plans et les mouvements de caméras de la version longue de Lawrence d'Arabie, première source d'inspiration d'un métier qui va le ramener en 2010 à ses racines. Au Congo. Pour un mariage d'abord. Pour des projets artistiques ensuite.

"Je n'y avais pas mis les pieds pendant 18 ans. J'y ai joué mon spectacle une première fois et, ensuite, je suis devenu ambassadeur d'un festival qui s'appelle Toseka (Rions en Lingala). C'est un atelier avec des jeunes humoristes locaux; l'une des plus belles  expériences de ma vie. J'ai découvert des talents immenses qui rêveraient de vivre de ce métier. Certes, c'est compliqué pour tout le monde, mais nous avons de la chance de l'exercer en France et en Belgique. Pour des humoristes au Congo, c'est une autre dimension. Il faut des lieux, un public qui a envie de payer, un relais médiatique. Ça existe, certains en vivent très bien, mais il y a tellement de talents que ça nous encourage à pousser les initiatives existantes et structurer les choses. Mais on est dépendant de la politique et du contexte économique de ce pays."

En un peu moins de dix ans, Séti comme il se prénomme à la ville -"même ma mère ne m'appelle pas comme ça"-,  est tout doucement en train de ponctuer une première boucle qui le voit désormais - clin d'œil du destin- occuper à son tour un rôle d'ambassadeur de l'humour noir-jaune-rouge. Mais l'humoriste est loin d'être rassasié, même si la superstition l'empêche  d'évoquer les prochaines étapes, qui devraient être cinématographiques.

Artiste multi-facette, Kody fonctionne aux défis, avec comme moteur celui de dépasser des apparences qui ont pu à une époque cantonner certains dans des rôles prédéfinis. "Je refuse d'être l'Africain de service, qui est marié avec une blanche. Je pense qu'on peut faire énormément de choses, quel que soit notre profil.  J'ai fait des castings où il y avait des asiatiques, arabes, blancs, noirs pour un rôle identique.  Je suis prêt à parier que, dans 20 ans, il existera une génération de sino-congolais qui mangeront du Pondu avec des baguettes." Et pourquoi pas en imitant Karl Lagerfeld.

Le surréalisme à la belge ! | Kody | TEDxLiège

Le surréalisme à la belge ! Un matin du mois de janvier de la formidable année 1978 un événement banal dont l'humanité ne prendra conscience que 30 plus tard se produit. Le même jour Kody aperçoit la lumière pour la première fois et tout le monde est content.

Loïc Struys 10/11/17 - 13h02