Rage, dégoût, admiration: vous n'avez jamais vu un film pareil, remuant et prétentieux

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Il est aussi difficile d'écrire sur le film "Mother!" de Darren Aronofsky que de le comprendre. Projet secret, annoncé il y a peu pour une sortie en Belgique ce mercredi, "Mother!" provoque la rage face à tant de prétention, la frustration de ne pas comprendre exactement où il a voulu en venir tant il y a de double sens, l'admiration aussi peut-être d'avoir osé présenter un tel objet cinématographique inclassable. Si vous venez au cinéma pour être remué, pour discuter pendant des heures de ce que vous venez de voir, ce film est pour vous. Impossible de rester impassible face à "Mother!": vous sortirez soit conquis bien qu'interloqué, soit terriblement en colère.

Les personnages n'ont pas de nom. Jennifer Lawrence est la "Mère". Elle n'a aucune personnalité et aucune existence en dehors de la grande maison isolée dans laquelle elle vit avec "Lui" (Javier Bardem). Il est poète, en panne d'inspiration, malgré la présence dévouée de sa muse. Un homme (Ed Harris) vient un jour frapper à la porte, bientôt rejoint par sa femme (maléfique Michelle Pfeiffer), puis leurs enfants. La tranquilité apparente va exploser en un chaos sans fin, toujours plus violent, attisé par le besoin de nouvelles expériences dont le poète a besoin pour nourrir son écriture.

Si vous ne supportez pas Jennifer Lawrence, fuyez!
On vous prévient tout de suite: si vous ne supportez pas Jennifer Lawrence, fuyez! Toute l'histoire est filmée de son point de vue, à travers son regard, à quelques centimètres de sa nuque par-dessus son épaule. Elle peut se révéler formidablement agaçante par sa passivité. Darren Aronofsky est tombé amoureux de Jen pendant le tournage, leur relation a débuté juste après: ce qu'il ressent pour elle transpire à l'écran.

Elle est "mère", lui est bien au-delà du simple père
Première source d'agacement: la dénomination du personnage de Jennifer. Elle ne semble sur terre que pour enfanter et astiquer la maison tandis que le père de l'enfant n'est pas désigné par son statut familial. Il est "Lui", le créateur, l'inspiré, celui qui impose ses humeurs. Elle l'admire et encaisse les humiliations, elle est en demande d'affection permanente, il ne lui donne absolument jamais ce dont elle est a besoin au moment où elle en a besoin et ne lui demande pas son avis avant de prendre des décisions qui ont pourtant un impact immédiat sur son bien-être à elle. C'est misogyne à crever, on serre les dents.

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Deuxième source de colère: sachant que Darren Aronofksy a choisi Javier Bardem pour interprèter Lui, le compagnon de Jennifer à l'écran, et que le réalisateur a le même âge que l'acteur (48 ans), on ne peut s'empêcher d'y voir un parallèle avec sa propre réalité. Si c'est le cas, c'est d'une prétention infinie tant le poète cherche à être aimé, admiré par une foule immense, tel un gourou, pour ses oeuvres remarquables. Il trouve tout à fait normal que ses idées couchées sur le papier provoque un tel engouement et d'être un phare dans la nuit pour tant d'inconnus.

La Terre et ceux qui la pillent
"Mother!" a tant d'interprétations personnelles qu'il est difficile d'en arrêter une en assurant qu'il s'agit de la bonne. Darren Aronofsky refuse d'ailleurs d'entrer dans les détails, laissant chacun y mettre ce qu'il veut, mais pour lui, la maison représente notre planète et Jennifer mère nature. Dans la seconde partie du film, extrêmement dérangeante (on a souvent détourné les yeux d'effroi et de dégoût), la maison est envahie, pillée, brûlée, la Mère brutalisée, agressée. Les gens font comme chez eux, sans se préoccuper de rien, sans s'inquiéter des conséquences brutales qui les concernent pourtant directement. Ils mettent la maison qu'on leur ouvre à feu et à sang, la réponse sera équivalente. Quand on voit la violence des ouragans Harvey et Irma qui semblent être la conséquence directe du manque de conscience des gens concernant le réchauffement climatique, on se dit qu'Aronfsky ne pouvait pas tomber plus juste.

On y voit aussi une réflexion sur la maternité. Des enfants continuent à naître dans un monde au bord du précipice. Les manifestations succèdent aux meurtres, aux attentats, aux guerres, aux famines. Et pourtant, on procrée et on procrée encore, dans une chaîne sans fin, comme si peupler la terre toujours plus allait la sauver de l'asphyxie. 

Cela évoque aussi le viol de l'intimité quand on est célèbre (ou non) et cette sensation qu'on a tous de nos jours, avec l'avènement des réseaux sociaux, d'être jetés en pâture au monde entier, d'être entourés d'incrustes critiques, qui ne se gênent pas pour repeindre les murs quand ils en ont marre de ce qu'on leur propose et de devoir donner toujours plus de ce que l'on est profondément au risque de se faire (littéralement) bouffer. 

On y lit également une métaphore sur la vie de couple. Mother refuse de voir que son couple se délite, que son homme ne l'aime peut-être pas comme il faudrait. Comme une prolongation de ce qu'elle est, vu qu'elle y consacre toute sa vie, la maison saigne, le plancher rougit, et Jen nettoie les taches, les cache sous un tapis impeccable en espérant les oublier. Mais elles se manifestent avec toujours plus d'intensité comme les problèmes du couple ne se résolvent pas.

"Mother!" nous a estomaqué par son audace et sa beauté et énervé par sa prétention et certaines scènes d'horreur et de violence presque insoutenables qui nous ont donné envie de sortir de la salle. On n'attend qu'une chose: en discuter avec ceux qui iront le voir, pour connaître le fond de leurs pensées sur le sujet. En ferez-vous partie?

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Par: Deborah Laurent 12/09/17 - 19h48