Un cauchemar qui concerne tout le monde

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Il a permis à Natalie Portman de remporter l'Oscar de la meilleure actrice pour son rôle de ballerine torturée dans "Black Swan". Aujourd'hui, Darren Aronofsky offre un rôle inattendu à Jennifer Lawrence (devenue depuis sa compagne). Comme Natalie avant elle, Jennifer a vécu une expérience de tournage intense et douloureuse. Elle ne s'en cache pas. Elle est le rôle principal du perturbant "Mother!" et n'est rien d'autre que l'incarnation de notre mère à tous, Mère Nature. C'est biblique, philosophique, ça va donner mal au crâne à ceux qui iront le voir et qui voudront comprendre ce qu'il a voulu dire. Et il y en a des choses à en tirer. Nous avons rencontré Darren il y a quelques heures à New York. Pas démonté pour un sou par certaines critiques internationales violentes, il a défendu son projet avec passion et nous a offert des pistes de réflexion intéressantes sur l'interprétation à lui donner. Les spoilers arrivent en toute fin d'article: on vous invite à rester vierge de leur lecture si vous comptez allez voir "Mother!", histoire de ne pas vous gâcher cette expérience particulière. Petit conseil: regardez le générique de fin!

D'où vous est venue l'idée de ce film très étrange?
Je voulais refaire quelque chose d'effrayant et je pensais que le genre de la home invasion était intéressant parce que tout le monde peut se sentir concerné. Tout le monde a une maison et ne veut pas la voir être envahie par des gens, sauf si ce sont des proches. Transformer ça en un sorte de cauchemar était une bonne façon de commencer. Dans "Black Swan", j'aimais l'idée effrayante de quelqu'un qui veut prendre votre place. Voilà ma nouvelle idée effrayante. Mais il y avait aussi l'idée plus large de ne pas seulement parler de cette maison mais de notre maison à tous, la planète sur laquelle on vit. C'était une métaphore pour parler de ça avec une histoire plus personnelle.

Le personnage incarné par Javier Bardem, qui a le même âge que vous, est très égoïste. Il crée et ne se concentre que sur ça, ses besoins, les réactions à ses oeuvres, quitte à négliger sa compagne. Vous êtes Lui? Avez-vous besoin du même chaos pour créer, de la même adoration du public pour vous sentir bien?
Je ne pense pas être attiré par le chaos pour créer des choses. C'est intéressant. Les gens voient une connexion, quelque chose d'autobiographique ici mais tout mon travail est autobiographique. Je ne suis pas une ballerine mais c'est moi quand même. Je ne suis pas un lutteur mais c'est moi quand même dans "The Wrestler". Je ne suis pas Lui mais je trouve une connexion avec ce que je suis dans le personnage et j'étire les choses, les déforme. Faire des films est différent de l'art en tant que tel. Bien sûr, il y a de l'art. Entre le mot "action" et le mot "coupez", vous devez faire en sorte de ça fonctionne, qu'il se passe quelque chose. Mais le reste du temps, c'est du travail de production: trouver les ressources nécessaires, construire une équipe, expliquer les choses aux gens, résoudre beaucoup de problèmes. Je pense que deux, trois mois tous les deux, trois ans, je dois être très égoïste parce que très concentré sur la partie artistique. Et parce que je suis aussi attiré par cette zone, j'ai été capable de construire, d'inventer ce personnage et de mettre un peu de moi dedans.

 
Pour moi, ce film montre les ténèbres pour révéler la lumière. C'est l'idée d'une tragédie. On ne voit pas tant de tragédies au cinéma, on en voit au théâtre mais plus au cinéma. J'avais le même problème avec "Requiem for a dream". Les gens ne s'en souviennent pas et respectent le film aujourd'hui mais ils avaient eu les mêmes sensations qu'avec "Mother!" à l'époque.
Darren Aronofsky
Javier Bardem, Jennifer Lawrence, Michelle Pfeiffer et Darren Aronofsky. © photo news.

Quand vous construisez votre équipe pour un film comme celui-ci, comment faites-vous pour être sûr que ça va fonctionnez, que les gens vont comprendre où vous voulez en venir?
C'est beaucoup de conversations. Il faut expliquer le personnage à tous les départements qui travaillent sur le film. C'est ce qui permet que ça marche et que chacun donne tout ce qu'il a. Je cherche des collaborateurs qui comprennent l'histoire. Danny Glicker (aux costumes) fait les choses de façon organique, naturel, le plus fait-main possible. A l'écran, vous ne voyez aucune couleur vive avant la scène finale. Alors vous voyez du plastique, des verres, des bières, des choses que l'humain a créées au cours de 45 dernières années. Ca fait partie de l'allégorie. Chacun fait avancer l'idée du film avec sa propre science.

Combien d'interprétations avez-vous déjà lues au sujet du film?
Je pense qu'il y en a trois principales. Certains ne réfléchissent pas et disent que ça cautionne les ténèbres. Mais je pense qu'ils sont choqués et que c'est leur réponse à ce choc. Pour moi, ce film montre les ténèbres pour révéler la lumière. C'est l'idée d'une tragédie. On ne voit pas tant de tragédies au cinéma, on en voit au théâtre mais plus au cinéma. J'avais le même problème avec "Requiem for a dream". Les gens ne s'en souviennent pas et respectent le film aujourd'hui mais ils avaient eu les mêmes sensations qu'avec "Mother!". Mais il y a trois interprétations majeures pour moi. Pour la plupart des gens, il y a cette idée de mère nature, d'environnement, une allégorie avec Dieu. Ca peut aussi être le cauchemar d'une rupture, c'est une autre idée. Et puis, il y a aussi ce truc sur la célébrité qui n'était pas absolument pas prévue de mon côté pour être honnête. Mais avec un casting composé de Jennifer Lawrence, Javier Bardem, Michelle Pfeiffer et Ed Harris, les gens vont dans cette direction. 

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Pourquoi avez-vous pensé à Jennifer pour ce rôle?
Tout a commencé avec Jennifer. Je ne l'avais pas considérée pour le rôle, je ne pensais pas qu'elle serait disponible. Je ne l'ai pas vue immédiatement dans ce rôle parce qu'elle n'avait jamais rien fait de tel. Puis j'ai reçu un appel m'annonçant qu'elle était libre. Je me rappelle qu'en allant la voir, je me plaignais au producteur dans l'avion: "C'est une perte de temps, elle ne fera jamais ce film, c'est trop stupide." Et elle a adoré l'idée tout de suite. Elle m'a dit: "Ok, j'en suis". Je lui ai dit qu'elle n'avait même pas lu le script. Elle m'a dit: "Peu importe, j'en suis." J'ai appelé les producteurs pour les avertir: "Ok, faites un contrat, elle est partante." Ils m'ont répondu qu'elle n'avait pas lu le scénario. J'ai dit: "Oui je sais mais elle est partante." Quand j'ai raccroché, Jen m'a appelé et m'a dit: "Peut-être que je devrais lire le scénario, non?"

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[SPOILER] Jennifer est Mother, la mère, tandis que Javier Bardem n'est pas désigné comme "le père" mais comme "Lui". Pourquoi, parce que les femmes se résument à la maternité alors que les hommes ont le choix et peuvent choisir d'être autre chose que juste père? 
(Il sourit) Avez-vous remarqué que "Lui" (Him en anglais) est écrit en majuscule dans le générique? A votre avis à quoi ça fait référence? (Il laisse planer un silence.) À Dieu... Pour jouer Dieu, il fallait quelqu'un avec des capacités bibliques. Il y a peu de gens dans le monde qui ont ce type de potentiel. Je pensais que Javier avait ça et il avait aussi cette gentillesse et cette humanité en même temps. Dans les crédits, Jen est Mère Nature, Javier Bardem est Dieu, le couple qui les interrompt sont Adam et Eve et leurs fils Cain et Abel. Et quand le plafond s'écroule, plein d'eau, c'est Noé. Tout est là dans l'ordre dans la Bible. Ce n'est pas un secret, c'est dans le générique.

D'où vient le point d'exclamation qui ponctue le titre du film?
Il y a beaucoup d'interprétations mais on est très clair à propos de l'allégorie dont traite le film. C'est donc dans le générique. Quand j'ai écrit le titre, Mother, le point d'exclamation s'est imposé tout seul. C'est une expression de la rage, de la frustation. Mais c'est marrant parce que le calligraphe qu'on a trouvé a eu cette idée de faire dépasser ce point d'exclamation, de l'allonger. Et c'était exactement l'histoire du film: Mother vit un long moment continu avant un point final brutal.

Par: Deborah Laurent 13/09/17 - 12h00