Les six naissances du rap belge: Le faire-part officiel (1/6)

Le rap belge, plus de 25 ans au compteur, est né aux yeux du monde médiatique francophone en 2016. Comprenez quand la France a découvert que ce n'était pas forcément un sujet de plaisanterie, a mis en valeur quelques-uns de nos artistes, et que, du coup, la Belgique a elle aussi commencé à s'en rendre compte. Mais si l'on part du principe que le 'rap belge' (ou plutôt le rap belge francophone) est enfin né médiatiquement en 2016, ce n'est en tout cas pas dans une bulle temporelle isolée. Il a "explosé" au terme de contractions longues et douloureuses, pendant que son grand frère français grandissait sans trop regarder ce drôle de faux-jumeau. Toute cette semaine, à l'occasion de l'exposition "YO! Brussels Hip-Hop Generations" au très sérieux Bozar, retour subjectif (et non exhaustif) sur les six naissances du rap belge, et son miroir français indispensable à son éclosion, avec une playlist associée à chaque fin d'article.

Je veux succès mais Paris c'est loin d'ici, si si, rappait Damso en 2016. Même si le Thalys est devenu le chemin le plus court entre Bruxelles et Paris depuis que la Belgique exporte ses talents, les tickets pour l'emprunter restent en effet rares. Pourtant, fin janvier 2016, on peut lire un peu partout: "2016, l'année du rap belge?" Et depuis, les articles sur la "hype du rap belge" continuent de fleurir, jusqu'à l'indigestion.

C'est l'Agence France Presse qui installe ces mots sur le phénomène en janvier 2016. A l'origine de cette dépêche française, republiée des dizaines de fois telle quelle: Les Inrocks. Le magazine place quelques jours plus tôt le rappeur bruxellois Hamza, responsable de "La Sauce" et né après l'arrivée du mouvement hip-hop en Belgique, dans sa liste des "artistes à suivre". Conséquence: des articles dans la presse généraliste qui multiplie les articles globaux sur le "phénomène" et des débats parmi les pointures françaises du milieu.

La rap belge serait donc né en 2016? Si les acteurs du mouvement s'accordent sur le réel changement qui s'opère depuis quelques années, avec des salles remplies et un auditoire enfin élargi, ce n'est pas la première fois que le mouvement accouche. Aujourd'hui, Hamza, Roméo Elvis et, surtout, Damso (disques d'or et même de platine en France, le vrai succès belge de ces derniers mois) ont traversé la frontière mais il y a eu des précédents: Benny B, James Deano et Stromae. Tu vois pas le rappeur? Je vois pas le rapport: avant de rimer dans "L'école des fans" et devenir le premier rappeur en français à l'Olympia, B.E.2N.Y.B. était un B-Boy pionnier de Molenbeek. Avant de devenir humoriste à temps plein, Deano a fait ses armes sur de nombreuses mixtapes et l'effronté "Branleur de service". Et avant de vendre des disques par semi-remorques, Stromae a commencé par rapper à l'ancienne et à Bockstael, le même quartier que Hamza.

Le tournant

Les années '80 voient débarquer le break, qui fera plonger une poignée de Belges dans un mouvement balbutiant aux Etats-Unis et inexistant en Europe. "Des extra-terrestres" qui déambulent avec bombers satinés, colliers scintillants, et sneakers king size rapatriés de l'étranger, qu'on regarde avec une méfiance amusée. Le graffiti prend aussi rapidement une grande place pour influencer durablement le rap belge, nombre de ses premiers représentants étant issus directement de la scène tag.

Mais pour acter la naissance "officielle" du rap belge, il faut remonter à 1990 et la sortie de la compilation B.R.C., ou en version longue "Brussels Rap Convention Volume 1 - Stop The Violence". Un projet CD et vinyl qui fera office de faire-part, commandé par le label Indisc Belgium à Defi J.

Pourquoi ça change la donne

En 1990, même le rap français n'existe pas encore sur disque. Il faudra attendre la première compilation du genre, "Rapattitude", qui regroupe déjà NTM et Assassin, entre autres. Mais la mythologie du rap belge veut que la compilation B.R.C. soit le premier disque de rap francophone, sorti quelques mois avant son miroir français, aux qualités et défauts identiques. Aux manettes: Defi J, un parrain du mouvement toujours actif aujourd'hui, qui y invitera quelques-uns des rares premiers rappeurs et fondera ensuite avec Fourmi (alias DJ Phil One) et d'autres pionners le "chapter belge" de la Zulu Nation. Les thèmes sont d'ailleurs très Zulu et paraissent aujourd'hui naïfs, alors qu'ils sont l'essence même de la culture hip-hop: "Peace, Love, Unity and Having Fun", et puis la drogue, le racisme, la violence, les quartiers. Le rap belge, et a fortiori le hip-hop, a désormais son acte de naissance certifié. En résultera aussi le premier clip: "Fly Girl" (à voir dans la playlist sous l'article).

Mais aussi

Après B.R.C., suit une deuxième compilation fondatrice en 1993: "Fidèles au vinyl", depuis Liège avec l'appui de jeunes Bruxellois, où l'on retrouve de futures stars: Akro pose avec Mr R. sous le nom de Malfrats Linguistik, Baloji sous le nom de Serge MC, Seg est associé à DJ Mig One sur plusieurs titres et on croise le H Posse: mélangez le tout avec Kaer et l'Enfant Pavé pour obtenir Starflam.

"La compilation Fidèles au Vinyl, c'était une idée de la Maison de jeunes de Thier, un quartier au-dessus de Liège, qui nous a proposé d'enregistrer un disque," nous avait expliqué DJ Sonar (à qui nous avons consacré un portrait ici). "On avait tous écouté BRC et ça nous avait marqués. (...) C'était aussi l'époque du Represent de Nas, donc évidemment est arrivé en Belgique une petite rivalité entre les villes, du represent. Et quand tu ne venais pas de Bruxelles, tu n'étais pas toujours accepté - entre guillemets - par certains, qui jouaient là-dessus. Mais nous on avait Akro qui venait de BX et Balo qui venait de Liège. On venait des deux villes, ça changeait la donne. Les petites tensions entre les deux villes, ça c'est réglé version hip-hop, au micro et sur les murs, jamais en bagarre."

Mais vous êtes fous?
Parallèlement, le péché originel qui collera longtemps aux semelles du rap belge finit disque d'or en Belgique et en France. Avec un refrain cartoonesque tiré de Capitaine Flam et un son trempé dans l'eurodance cheap de l'époque, "Mais vous êtes fous?" retentit partout, des kermesses wallonnes au top 50 français. Flanqué de son ami danseur Perfect et de DJ Daddy K, magicien de la Technics toujours respecté à ce jour, Benny B donne d'emblée au rap belge l'image réductrice d'une blague version Coluche. Mais Daddy K le pionnier est par ailleurs également de l'aventure B.R.C., preuve du grand écart dont il est capable et d'une réalité locale plus complexe que l'image qu'on en retient. C'est aussi le cas pour le groupe Kiwi, moins présent dans les mémoires, mais qui surfe sur la même vague avec un très jeune Sly Dee au micro. Quelques petits tubes plus tard, il claque la porte et retourne dans l'underground qui lui convient mieux pour se retrouver sur... "Fidèles au vinyl". 

Il y a par ailleurs une autre présence notable sur la compilation B.R.C.: Rayer, membre de RAB dont le groupe De Puta Madre se fera le porte-parole. En 1994, le maxi "Zorolerenarr" commence à faire du bruit, avant un album qui actera la deuxième naissance du mouvement.

Demain, épisode 2: "Un posse massacre" - De Puta Madre lance une chaise dans la tête du rap belge

Tracklist de la playlist (1990-1994):
Defi-J: "Fly Girl" (BRC - 1990)
Rayer: "Le dealer" (BRC - 1990)
Rayer: "Peace in the world" (BRC - 1990)
Rumky: "Le bouffon" (BRC - 1990)
Defi-J & Rumky: "Couleur noire" (BRC - 1990)
Defi-J: "Hey je m'adresse" (BRC - 1990)
Shark: "Voilà pour toi" (BRC - 1990)
Defi-J: "Apartheid" (maxi Fly Girl - 1990)
CQFD: "J'excelle" (Fidèles au vinyl - 1993)
Level Bass: "L'immigré" (Fidèles au vinyl - 1993)
Seg & Mig1: "Les princes évêques" (Fidèles au vinyl - 1993)
Sly D: "Je me pose la question" (Fidèles au vinyl - 1993)
De Puta Madre: "Esto es De Puta Madre" (maxi Zorolerenarr - 1993)
De Puta Madre: "RAB represent Skaarbeek" (maxi Zorolerenarr - 1993)
Sly D: "L'histoire de Pierrot" (maxi - 1994) 

Autres artistes cités dans l'article:
Phil-One
Daddy K
Benny B
DJ Sonar
Akro
Baloji

Vincent Schmitz. 26/06/17 - 08h45