Les six naissances du rap belge: Un posse massacre (2/6)

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Le rap belge, plus de 25 ans au compteur, est né aux yeux du monde médiatique francophone en 2016. Comprenez quand la France a découvert que ce n'était pas forcément un sujet de plaisanterie, a mis en valeur quelques-uns de nos artistes, et que, du coup, la Belgique a elle aussi commencé à s'en rendre compte. Mais si l'on part du principe que le 'rap belge' (ou plutôt le rap belge francophone) est enfin né médiatiquement en 2016, ce n'est en tout cas pas dans une bulle temporelle isolée. Il a "explosé" au terme de contractions longues et douloureuses, pendant que son grand frère français grandissait sans trop regarder ce drôle de faux-jumeau. Toute cette semaine, à l'occasion de l'exposition "YO! Brussels Hip-Hop Generations" au très sérieux Bozar, retour subjectif (et non exhaustif) sur les six naissances du rap belge, et son miroir français indispensable à son éclosion, avec une playlist associée à chaque fin d'article.

1995 est une année charnière pour le rap français: la BO de "La Haine" marque durablement les esprits et signe ses polémiques (avec le "Sacrifice de Poulets" de Ministère AMER), NTM sort sans doute son meilleur album avec "Paris sous les bombes", comme Assassin avec "L'homicide volontaire", et Akhenaton publie déjà son premier album solo "Métèque et Mat". La Cliqua, Tout Simplement Noir, Expression Direkt, Les Sages Po' et toute la clique Time Bomb finissent d'élargir le rap au-delà de MC Solaar. Chez nous, c'est cette année là que ça pète avec "Une Ball dans la tête", l'un des premiers et rares albums cultes du genre.

Le tournant

Après l'acte officiel signé B.R.C., le véritable accouchement a eu lieu en '95 à Schaerbeek, code postal 1030, d'une mère graffeuse et d'un père rappeur. Si le rap est rapidement devenu la vitrine du hip-hop, c'est en effet dans le ventre du graffiti que se forment les premières rimes belges, avec une influence qui persistera longtemps.

Regroupant à l'origine une quinzaine de tagueurs de Schaerbeek et Molenbeek (pour finir à plus de 50), SozyOne Gonzalez et Smimooz Excel intègrent fin '89 le collectif RAB pour finalement former avec Rayer (et un temps Uman) le groupe De Puta Madre. Un nom ramené par Sozy, plus pour le sens "c'est trop bien" que "nique ta mère", déjà entendu quelque part. "On était dans le délire de sublimer tout ce qu'on faisait, on était des empereurs magnétiques qui débarquaient d'un monde à part... des mecs qui brillent quoi," nous raconte Smim. "Finalement Uman a intégré le groupe vers '91 et il a ramené le plan pour sortir le premier maxi (Zorolerenarr, ndlr) sur Noise Product, un label de punk indé suisse..." Celui-ci atterrit finalement dans les bacs en '93, l'une des premières sorties indé propres, hors compil'. En '94, sort "La P.R.I.M.E.R.A." et puis le fameux album.

Bruxellois jusqu'à l'os dans le verbe et dans le style Rien à Branler, De Puta Madre y pousse l'outrance hardcore jusqu'à la caricature sous influence, en français, argot bruxellois mâtiné d'arabe de rue, espagnol ou anglais, sur des mélodies sombres et lancinantes signées Smimooz Excel. Ce dernier y pose aussi ses textes axés freestyle rien à foutre, aux côtés de SozyOne Gonzalez (devenu un grand de la peinture et du graff) et de Rayer (déjà croisé sur la compilation B.R.C., toujours actif aujourd'hui mais aussi organisateur de soirées). Le Gantois Grazzhoppa apportera la touche finale et une ouverture au monde flamand.

Pourquoi ça change la donne

Alors que le rap se voit obliger par le public extérieur d'endosser un rôle social, un "posse massacre" scandaleux, une "famille de fous" sans message politique ou logorrhée plaintive rue dans les brancards. A l'encontre d'intentions qui ont longtemps parasité un rap belge trop uniforme, ficelé dans une culture de l'ASBL sociale sans doute utile mais aussi trop présente et limitée, quand le rap français prospérait déjà par sa mauvaise attitude cinématographique (qu'on y adhère ou non).

"A la fin des années '80, il y avait déjà ce côté social, aider les jeunes avec des ateliers..." nous explique Smimooz. "Mais nous on s'est retrouvé directement dans les réseaux qu'on voulait atteindre, on a fait des gros concerts, des festivals ou des shows dans des clubs. C'est ça qu'on voulait, pas faire du rap social pour aider les jeunes. Ca dénature le délire premier de l'artiste, qui se retrouve à faire des trucs pour les rares subsides. On n'a jamais été dans ce trip de rendre le truc accessible. Au contraire, on préférait rester inaccessible, que les gens se disent mais qu'est-ce que c'est que ce truc. Plus on était barjots, plus on était contents."

"On n'a jamais cherché à vendre ou à plaire mais à faire des trucs qui nous faisaient rire, nous d'abord. On s'est jamais dit ouais on va devenir des stars. Le rap new-yorkais nous parlait beaucoup et c'était très freestyle, très imagé... abstrait en fait: dire 10.000 trucs en une seule phrase. Même si on peut paraître cru ou vulgaire à certains moments, c'est de la feinte. On s'est jamais pris au sérieux, on avait juste envie de faire de la musique qui déboîte. On écrivait freestyle: je faisais un beat, Pablo (SozyOne, ndlr) écrivait un texte... on n'a jamais commencé un truc en se disant: on va faire une chanson sur la drogue. J'ai toujours pensé que pour vraiment toucher les jeunes, il faut aller dans leur sens et les aiguiller, pas jouer à l'éducteur."

Un "C'est arrivé près de chez vous" du rap belge qui fera date avec 15.000 ventes, et, autre fait nouveau, convaincra même les Belges à l'éducation rock (qui tenaient la musique à l'époque) et/ou techno de se pencher sur le cas PM, jusqu'à être les premiers rappeurs francophones à fouler les scènes de Torhout/Werchter ou du Pukkelpop. "En fait, on est des punk. J'ai jamais été hip-hop soin avec une belle voiture et tout ça, je suis complètement punk dans mon approche."

Se met ensuite en place 9mm Recordz, qui accueillera peu mais bien, et sortira la compilation "Calmage" en 1997, subsidiée par la Communauté française, avec la crème de l'époque à la sauce RAB. On y croise notamment Lickweed, L'Armada ou BigShot pour le classique "Case des 27 s", balayette ésotérique tendance illuminati. Cet autre collectif de graff star de l'underground se lance dans le rap via la voix de Preachamat, crâne rasé et flow rocailleux à l'avant-garde de son époque. Celui-ci est resté l'une des figures souterraines les plus respectées, le cas typique du "rappeur pour les rappeurs", pas forcément connu du grand public, à l'instar de Dany Dan ou Ill en France.

Mais aussi

En face de l'écurie 9mm, le crew Souterrain, en ligne directe de la même commune de Schaerbeek, sort cette même année 1997 sa tout aussi mythique "Phat Unda Compil". Deux groupes voisins mais à l'optique différente qui, à l'époque, se tireront parfois dans les pattes. Les fers de lance sont Les Vils Scélérats, versant rap du collectif de tagueurs qui a ravagé chaque coin de Bruxelles avec sa signature directement reconnaissable: CNN. Emmené par le tenace et toujours très actif Rival, un temps passé par RAB, Manza l'accompagne au micro et DJ Le Saint aux platines. Les Vils Scélérats laisseront ensuite la place à CNN 199, avec toujours Rival, mais cette fois épaulé par Djam Le Rif et Ali Pacha. Précurseur dans les connexions européennes, présent sur le terrain social et musical, Rival Capone se distingue aussi lors des battles, dont la première qu'il gagne en 1996. 

CNN est au moins aussi important que De Puta Madre dans l'histoire du rap belge, mais se situe sans doute davantage dans la continuité et la longévité. Dans l'écurie CNN, le rap se fait en effet haut-parleur contestataire de la rue et revendique un rap engagé et militant, au contraire de PM. Mais Bruxelles est petit, surtout le milieu hip-hop de l'époque, et l'on retrouve sur Calmage et la "Phat Unda" quelques mêmes têtes, comme Kaer (de Starflam, qui y fera son opération Starflam officielle), Lee Kwidz et même... CNN. Defi J est aussi présent, tout comme B'n'S et surtout les funky Onde De Choc (11 membres à l'origine), dont Pitcho s'échappera en solo et offrira quelques années plus tard un double hymne à Schaerbeek, face est et ouest, avec son "District 1030".

Outre ces deux compilations, le vaisseau Starflam est en approche, et Defi-J et Pee Gonzalez marquent un peu plus de leur empreinte le rap belge en sortant en 1996 respectivement "Le rap appartient à ceux qui y pensent" et "Whuz The P". De quoi annoncer une pluie de disques et de juteux contrats comme en France? Pas vraiment, la Belgique reste à la traîne, la faute à un milieu du disque et des médias peu ouverts, à des subsides rares mais souvent essentiels, et à un public qui reste restreint.

Demain, épisode 3: L'ère des mixtapes - Une nouvelle génération se fait entendre, essentiellement sur des mixtapes

Tracklist de la playlist (1995-1997):
- De Puta Madre: "Une ball dans la tête" (Une ball dans la tête - 1995) 
- De Puta Madre: "Tripp'n'Tranquillo (Une ball dans la tête - 1995) 
- De Puta Madre: "Je te Ray" (Une ball dans la tête - 1995) 
- De Puta Madre:"Esto es de puta mama" (Une ball dans la tête - 1995) 
- Malfrats Linguistiques: "L'eau qui dort" + "Dépendant" (1995)
- Big Shot: "Le crâne rasé" (mixtape Big Shot Phat Dope - 1995)
- Defi-j and The Def Rock Posse: "Mon patron" (album "Le rap appartient à ceux qui y pensent" - 1996)
- Pee Gonzalez: "Whuz The P?" (album "Whuz the P?"- 1996)
- Pee Gonzalez: "L'abstract autour du vice" (album "Whuz the P?"- 1996)
- Pee Gonzalez: "On the wheelz of steelz" (album "Whuz the P?"- 1996)
- FRJ "La veine" (1996) 
- Les Vils Scélérats: "L'ouverture" (Phat Unda Compil - 1997)
- Onde de Choc: "MC d'un jour" (Phat Unda Compil - 1997)
- Bienvenu N Sonar: "Stressact" (Phat Unda Compil - 1997)
- Defi-J: "La mise" (Phat Unda Compil - 1997)
- Lickweed: "Don't front" (Phat Unda Compil - 1997)
- Malfrats Linguistiques: "Opération Starflam" (Phat Unda Compil - 1997)
- CBC, L'Armada, CNN, Lady N, Lee Kwidz, GrosKlibre, Aïcha, Pitcho, Too Tuff: "Freestyle" (Phat Unda Compil - 1997)
- Big Shot: "La case des 27 S" (Calmage - 1997)
- Lickweed: "La structure et l'instinct" (Calmage - 1997)
- L'Armada: "Un monde sans soleil" (Calmage - 1997)
- CNN: "La griffe" (Calmage - 1997)
- Solyman, Renégat, Uman, Aze, Smimooz: "Ma tête" (Calmage - 1997)
- Dors, Pee Gonzalez, Kaer: "Calmage" (Calmage - 1997)
- King Size (L'Armada): "Le vice, la veine, la vertu" (1997)
- Starflam: "Ce plat pays" (album "Starflam" - 1997)
- Starflam: "Mic Smokin" (album "Starflam" - 1997)

Vincent Schmitz. 27/06/17 - 08h45