Les six naissances du rap belge: #BruxellesVie (6/6)

© Romain Garcin.

Le rap belge, plus de 25 ans au compteur, est né aux yeux du monde médiatique francophone en 2016. Comprenez quand la France a découvert que ce n'était pas forcément un sujet de plaisanterie, a mis en valeur quelques-uns de nos artistes, et que, du coup, la Belgique a elle aussi commencé à s'en rendre compte. Mais si l'on part du principe que le 'rap belge' (ou plutôt le rap belge francophone) est enfin né médiatiquement en 2016, ce n'est en tout cas pas dans une bulle temporelle isolée. Il a "explosé" au terme de contractions longues et douloureuses, pendant que son grand frère français grandissait sans trop regarder ce drôle de faux-jumeau. Toute cette semaine, à l'occasion de l'exposition "YO! Brussels Hip-Hop Generations" au très sérieux Bozar, retour subjectif (et non exhaustif) sur les six naissances du rap belge, et son miroir français indispensable à son éclosion, avec une playlist associée à chaque fin d'article.

Devinez quoi: en 2016, le rap fait partie de la culture populaire mondiale, c'est la musique la plus écoutée. Même en Belgique, les kids de tous les horizons et les jeunes thugs ne se posent plus de question. On peut en écouter sans être ceux dont les gens aiment dire que: ils écoutent du rap. On peut aimer le rap, l'electro et le rock, les versants boom bap et trap, Nas et PNL. On peut faire du rap aussi bien qu'ailleurs, et plus rien ne semble obligatoire: ni revendiquer un héritage hip-hop, ni contester Babylone, ni être un gangsta, ni le cacher, ni jouer à l'être, ni raconter sa vie dure en rimes multi-syllabiques, ni même d'avoir des choses à dire. Certains le regrettent, d'autres s'en réjouissent, la plupart s'en moquent.

On peut vouloir passer un message ou apprécier simplement le plaisir du gros son qui tabasse, et chacun y trouvera son compte. Ils veulent pas entendre ma vie mais du gros son en boucle, résume Seven. Ajoutez à cela trois éléments essentiels évoqués dans l'épisode précédent: la démocratisation des moyens techniques (beatmaking, studio, enregistrement, diffusion...), de meilleures structures autour du mouvement, et surtout les réseaux sociaux, permettant non seulement de toucher son public sans passer par des médias boudeurs et de repenser le "marketing" mais aussi de mettre en place des collaborations françaises sans les contraintes géographiques.

Le tournant

Si la France a beaucoup mis en avant Hamza et son talent mélodique à importer les vibes du moment en temps réel, le vrai nouveau patron du rap belge s'appelle Damso (notre interview ici). Débarqué de nulle part, ou plutôt hors de tous les circuits traditionnels du rap belge, il tape dans l'oreille de Booba, se retrouve sur la première mixtape OKLM et additionne les disques d'or et de platine en moins de deux ans. Son "BruxellesVie" totalise aujourd'hui plus de 15 millions de vues sur Youtube. Valeur sûre de l'écurie 92I, il assomme le jeu avec "Batterie Faible" en 2016, premier album qu'il considère davantage comme une "mixtape." Des propos que l'on peut comprendre après la sortie récente de "Ipséité", plus aventureux et dopé en studio.

Pourquoi ça change la donne

Fait inédit, contrairement à ses prédécesseurs qui ont passé la frontière, Damso est non seulement devenu le patron du rap belge du moment mais il est aussi au top du jeu en France. Avec un flow tellement actuel et personnel que les Français en oublient même qu'il est Belge, l'adoptant au point d'être disque d'or dès le premier album et platine pour le deuxième. Tout cela en revendiquant Bruxelles haut et fort.

Avec son rap sous punchlines, Damso prouve aussi en passant que le vocabulaire de la rue et/ou de la jeunesse francophone s'est fait universel. En 2009 dans "BX vibes", Za rappait: "J'rappe durum, kefta, qu'est-ce t'as? Welcome chez nous!" En 2016, si on peut déceler quelques références belges (comme le Douze ze-dou GordonVie) ou une pointe d'accent, les expressions, le discours, et même le vécu s'uniformisent de Paris à Bruxelles. Tout comme le succès d'un rap matérialiste, où il n'est plus question de contester les avantages du patron mais de devenir plus patron que le patron, avantages extra-légaux inclus.

La réussite de Damso symbolise aussi le talent des Belges en studio et à la production, avec notamment Krisy/De La Fuentes dans son dos. Les beatmakers belges sont désormais légion et ouverts à toutes les influences. De vrais petits studios se cachent un peu partout dans Bruxelles, permettant aux rappeurs de poser leurs textes dans de bonnes conditions. 

Enfin, sans le circuit belge classique, Damso a explosé en quelques mois. Si ce n'est une mixtape en solo et une autre avec son groupe OPG, Damso n'a multiplié ni les projets, ni les concerts, ni les vidéos. Quelques showcases en club, une ou deux premières parties et puis l'annonce en 2017: son premier vrai concert à Bruxelles, ce sera Forest National. Et en deux ans, il a additionné disques d'or, disque de platine, singles d'or et "streamages de mères".

© Guillaume Kayacan.

Mais aussi

Si l'explosion médiatique date de 2016, c'est quelques années plus tôt que la mèche est allumée. Dans l'ombre des médias s'opère un changement essentiel: le public répond présent. Après Gandhi, les Bruxellois de La Smala sont les premiers à s'engouffrer avec succès dans la brèche. "C'est vrai qu'on a servi un peu de bélier," nous confirmait récemment Senamo. "Et ça me convient comme rôle." Actifs depuis de longues années, ils sortent des mixtapes, des projets solo, tracent la route avec le collectif "A Notre Tour" et placent leurs nombreuses rimes un peu partout. Puis, avec l'appui de Back In The Dayz, publient leur premier album en 2014 et exploitent bien la récente méthode qui fait recette: des vidéos pour faire du bruit, du réseau social virtuel en guise de relais et plus de scènes qui s'ouvrent. Fait nouveau, le public répond présent. Des ados et des adultes - un peu - élevés au rap. Et des filles. Et les paroles sont chantées en choeur. L'Ancienne Belgique affiche même complet. Pour leurs deux albums.

Et pendant leur absence en 2016 après deux grosses années, Damso nage le crawl dans une tte-cha tandis que JeanJass et Caballero mettent tout le boudin. Avec Roméo Elvis, ensemble ou séparément, ils ont squatté les scènes, les médias, les pages Facebook et même les remises de prix.

© Guillaume Kayacan.

Jean Jass le lunaire carolo (de la clique Exodarap) exilé à Bruxelles et Caballero le pharaon astral en Ralph Lau' ont uni leurs forces en 2016 pour sortir un "Double Hélice" pourvoyeur de rap épicurien qui exhale l'amour de la chose rapologique digérée sous toutes ses formes et périodes. Leur copain Roméo Elvis, fils de saltimbanques belges et quasi-membre de L'Or Du Commun, impose lui son univers via l'EP "Morale" richement illustré musicalement par Le Motel. Caba a ensuite rejoint Roméo sur "Bruxelles arrive" durant l'été, hymne à la gloire de la fausse modestie belge typique. Ils débarquent serrés dans une caisse avec une dégaine improbable, mais pour enterrer la concurrence française au Père Lachaise. Mainstream, imparable en concert, quatre millions de vues en approche.

Nixon, Jones Cruipy, Isha, Krisy, New School, STR, Le Dé, Blackweed, Shay, les "anciens" toujours là, les retours, les absences qui n'en étaient pas vraiment... Et ils veulent tous rapper, comme si ils avaient quelque chose à dire? Pas seulement... des vidéastes, des managers, des graphistes, des bookeurs, des photographes, des beatmakers nourris au rap sont désormais en pleine possession de leurs moyens.

Internet a effacé les écarts géographiques pour souffler un renouveau protéiforme en important en temps réel toutes les tendances, quitte à ne plus revendiquer le hip-hop, voire ses aînés. Des provinces supplémentaires ajoutées à l'épicentre parisien, comme la vague de Toronto sur les Etats-Unis. Sans doute pour durer, si, outre le vernis belge d'humour et d'auto-dérision (capable de faire rimer pintjes et bitches), la qualité demeure et, surtout, paye. Parce que finalement, Paris c'est loin, sauf en la Ferrari. Ou, si vous préférez: la passion, c'est très bien, mais ça ne remplit pas le frigo.

NB: préparez-vous, 2018 rime bien avec rap suisse.

Demain: bonus track, le premier semestre 2017 en un coup d'oeil

Tracklist de la playlist (2016):
- Caballero: "Pharaon blanc" (album "Double Hélice")
- Damso: "Débrouillard" (album "Batterie Faible")
- STR: "Cash Cash" (EP "Big Daddy")
- Kaz Robio: "Musicomanie"
- James Deano: "Poignée de punchlines"
- Caballero & JeanJass: "Repeat" (album "Double Hélice")
- G.A.N. (Gandhi): "Le genre de la maison" (album "Texte Symbole")
- Roméo Elvis & Le Motel: "Morale" (EP "Morale")
- STR & Russ Le Chauve: "Médicaments" (freestyle chez Stoemp #9)
- Isha: "Le gang de la rue Pelletier"
- Crapulax: "Pirates des Carapils"
- Les Alchimistes: "Mauvais garçon"
- Caballero & JeanJass: "Merci beaucoup" (album "Double Hélice")
- G.A.N.: "Appelle-moi G.A.N." (album "Texte Symbole")
- Senamo: "Un seul pas" (album "Trois fois rien")
- Jones Cruipy: "Dès le matin" (mixtape "Le rêve européen")
- Senamo & Seyté: "Vulgaire et arrogant" (album "Trois fois rien")
- Ledé Markson: "Beurre de Marrakech" (EP "Delta Plane")
- Za: "Poignée de punchlines"
- Seven, Caballero & JeanJass: "Chill & Ride" (album "Double Infini")
- Damso: "BruxellesVie" (album "Batterie Faible")
- Russ Le Chauve: "Ube City" 
- V.I.K.: "Bébé j'suis défoncé"
- Venlo: "Panorama"
- Slim Lessio: "Chui bien"
- Hamza, Myth Syzer & Ikaz Boi: "High" (EP "Cerebral")
- Masta Pi: "Pas le meilleur flow"
- Shay: "PMW" (album "Jolie Garce")
- Hamza: "Slowdown" (album "Zombie Life")
- Roméo Elvis & Caballero: "Bruxelles arrive"
- R2F: "Intro"
- Damso: "Graine de sablier" (album "Batterie Faible")
- Treza (13hor): "Tieks"
- STR: "Blanco" (EP "Big Daddy")
- R2F: "Free(andise) #1 - Mise en garde"
- Isha: "Oh putain" (album "La vie augmente vol.1")
- Treza & G.A.N.: "Tellement lourd"
- Senamo & Neshga: "PLC"
- Isha: "3h37" (album "La vie augmente vol.1")
- New School: "On roule on rôde"
- Ledé Markson: "Détente après l'EP"
- Nixon: "Ouuuh"
- Convok: "Plus besoin de vous" (album "Un jour plus vieux")
- Le 77: "Black Angus"
- Seven: "Squad" (mixtape "2032")
- Baloji: "Spoiler" (EP "64 Bits & Malachite")
- Darkos: "L'argent appelle l'argent"
- Ligne 81: "Showman au chômage" (album "Une balle dans le pied")
- K-Mass x Mazza: "C'est bon ça"
- SDLN: "Okalamar"
- Eddy Ape: "Voyage"
- B-Lel: "Contraction #9"
- Za: "Rosa Phoenicia #5"
- Ligne 81: "Le soleil se lève" (album "Une balle dans le pied")
- Damso et Booba: "Paris c'est loin"
- STR, Venlo & Lord Gasmique: "Free(andise) #2 - Gamin"
- Division Ruina: "Poignée de punchlines"
- Phasm: "Qui est-ce?" ("Phasmixtape vol.1")
- Convok: "Drop" (album "Un jour plus vieux")
- Isha: "Tony Hawk" (album "La vie augmente vol.1")
- Kava: "Poignée de punchlines"
- Roméo Elvis: "Tu vas glisser"
- Rkarlos: "Arrêtez"

Vincent Schmitz. 1/07/17 - 08h45