Les six naissances du rap belge: Faux départ (4/6)

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Le rap belge, plus de 25 ans au compteur, est né aux yeux du monde médiatique francophone en 2016. Comprenez quand la France a découvert que ce n'était pas forcément un sujet de plaisanterie, a mis en valeur quelques-uns de nos artistes, et que, du coup, la Belgique a elle aussi commencé à s'en rendre compte. Mais si l'on part du principe que le 'rap belge' (ou plutôt le rap belge francophone) est enfin né médiatiquement en 2016, ce n'est en tout cas pas dans une bulle temporelle isolée. Il a "explosé" au terme de contractions longues et douloureuses, pendant que son grand frère français grandissait sans trop regarder ce drôle de faux-jumeau. Toute cette semaine, à l'occasion de l'exposition "YO! Brussels Hip-Hop Generations" au très sérieux Bozar, retour subjectif (et non exhaustif) sur les six naissances du rap belge, et son miroir français indispensable à son éclosion, avec une playlist associée à chaque fin d'article.

2004. A la même heure, les voisins français ont déjà consommé leur "âge d'or" et des albums "cultes" par wagons. Skyrock a acté sa mue rap, les médias spécialisés côtoient les articles de la presse généraliste, des rappeurs s'invitent à la télévision pour le meilleur et souvent pour le pire.... Les moyens et les structures sont là. Pourquoi le Belge consommerait-il du cinéma réaliste fauché quand des blockbusters sont à portée de main? Sans même parler du rap américain et sa cousine mielleuse R&B, omniprésents dans les téléviseurs, les voitures et les clubs ou du courant rap "alternatif" qui élargit le spectre français avec TTC, La Caution, les Svinkels et cie.

Mais ici aussi le prisme s'élargit et si la passion finit parfois par s'éteindre chez certains, lassés de combiner boulot et sessions studio nocturnes sans relais médiatique ou structurel, les appétits s'aiguisent chez les petits. Et c'est toute une portée de chiots aux dents longues qui débarque au début des années 2000, quand, au-delà de la frontière, Booba change durablement les règles du jeu en décrétant que, ça y est, le hip-hop français peut reposer en paix.

Le tournant

Une nouvelle scène biberonnée à la belle époque émerge en force. Toutes les communes de Bruxelles et tous les quartiers des grandes villes voient des MC's aux nouvelles influences (françaises) émerger. Si le funk, l'électro, le rock, le rap américain naissant influençaient les générations précédentes, les MC's belges avalent désormais du rap depuis le début de leur éducation musicale. Parmi le foisonnement, on peut épingler les Bruxellois de l'Ultime Team qui frappent fort avec la sortie de "Umoja" en 2004. Kobra, les frères Rellik et Nixon, leur cousin Ades, SankaMan, et Convok, dernier en activité aujourd'hui en tant que rappeur, touchent leur génération en naviguant entre introspection, punchlines et story-telling.

Pourquoi ça change la donne

Pourquoi "Umoja" plutôt qu'un autre? Parce que cet album avait sans doute la carrure pour ouvrir la voie à d'autres projets aussi "carrés" et lancer toute une nouvelle génération foisonnante. Pas vraiment hardcores, parfois joyeux, sans être pour autant déconnectés de la rue belge, les rappeurs d'Ultime Team avaient le tempérament pour toucher à la fois les amateurs, les kids et un plus large public. L'énergie et la plume clairement élevées au rap français, mais qui crient Bruxelles au lieu de 9.3. Avec en prime, un produit soigné. Ce qui peut paraître dérisoire mais insuffle un vent frais.

Les retours sont d'ailleurs très bons, les ventes à la hauteur du (petit) marché et un deuxième album aurait dû suivre. Mais les structures ne sont pas encore en place et le rappeur n'est ni manager, ni comptable, ni distributeur et quand il doit l'être, la lassitude est proche. Malgré un état avancé du projet, il ne verra finalement jamais le jour et le groupe se sépare: Convok le solitaire poursuit sa route, Nixon et Ades forment les 273 Braves.

Avec Ultime Team et beaucoup d'autres (voir playlist sous l'article), le rap belge connaît une sorte de première époque dorée à lui, les ventes et l'adhésion massive en moins. Le rap français fait partie de l'industrie musicale, et est surtout suivi par un public large et demandeur. Dans la petite Belgique, les seuls qui achètent régulièrement des disques de rappeurs belges sont encore, en exagérant à peine, des autres rappeurs belges ("Soutien!"). Sauf que ça ne suffit pas. Dans les médias, on peut certes se souvenir de Radio Panik, d'Oskoorland, de Full Mix et Bumrush, déjà, ou de Nasky et son aiiiiight, one oh six point nine dans l'émission Chronyx... mais mieux valait se trouver à moins de 10 kilomètres pour espérer capter correctement la fréquence. 

Internet arrive
Reste les débuts d'internet et du MP3. Le site spé' Belgopera lancé par le rappeur Verbal et Defko en 1999, puis DaRealNess, tenu par des amateurs passionnés tournant autour de Dope Skwad, qui publie des articles et alimente les débats dans ses forums. L'archiviste Tembs propose sur Legalsounds des MP3 bien plus faciles à choper que des street CD vendus de main à main, et diverses initiatives comme le "BX tour" en 2005.

Surtout, le relais tout-terrain Depar (notre portrait ici) offre au rap belge une vitrine plurielle avec Give Me Five, toujours très actif aujourd'hui. La compilation "La Face C" dès 2005, avec l'appui de Velvet Sick, un autre homme de l'ombre bien présent, ambitionne de mettre une claque au mouvement. Suivent depuis plus de dix ans sous la même bannière, des centaines de vidéos, freestyles et poignées de punchlines; offrant de la vie à un milieu en manque de vitrine.

Mais aussi

La même année 2004, la compilation "Dans ta rue" met en avant une première flopée de noms, suivie par "La Face C" et "Exceptions à la règle". Le groupe Opak marque aussi l'époque avec leur premier album "L'arme à l'oeil". Scylla, l'Ab7, Masta Pi, Karib et DJ Alien s'assurent des collaborations avec Akro, Skaa et James Deano - omniprésent depuis son "Branleur de service" - et de nombreuses scènes. Mais ils sont loin d'être seuls dans cette décennie 2000, qui aurait dû voir naître un "âge d'or" à rebours de la France. Liste non exhaustive:

Les collectifs LPC/Chant des Loups, DCS ou Les Gars du H... La Rez(istance) pour Molenbeek, les nerfs à rif dans leur chaud quartier maritime... Mike D, Veence Hanao, S.Kaa & Barok, Incantation, Shadow Loowee, La Tria, Serial Chiller, Arsenal Vocal, L'Agency, Gandhi qui arrive déjà... P.50 ou Ekol U, pour les héritiers du graff et amateurs de marketing à base de stickers... La Tourbe, Aral & Sauzé, Dope Skwad, L'Hexaler pour Liège, Verviers, et les environs... Shadow Loowee, Verbal, Ertug, HNS, Les Autres, Bunker, un certain Stromae, un certain Pablo Andres.... les peu orthodoxes Festen, Studio 51 ou Bern Li, ou même Peggy Tabu dans les clubs et les producteurs Street Fabulous dans l'ombre de stars françaises...

Beaucoup de compilations, de mixtapes et de projets indé, mais pas de major à l'horizon, à quelques exceptions près. Akro est toujours bien présent et 2007 voit aussi James Deano casser la baraque avec "Les blancs ne savent pas danser" et sort sur le label Because l'album bâclé "Le fils du commissaire". Lui-même ne s'y reconnaîtra pas, comme il l'explique dans cette longue et intéressante interview à l'ABCDR du Son en 2017. Scylla endossera le rôle symbolique de relais en 2009.

Demain, épisode 5: "BX Vibes" - L'hymne précurseur mais qui avait raison trop tôt.

Tracklist de la playlist:
- Ultime Team: "Maison Saint-Marre" (album "Umoja" - 2004)
- Incantation: "BruxellesZoo" (EP "Violé par l'histoire" - 2004)
- Incantation: "Live on stage" (EP "Violé par l'histoire" - 2004)
- P.50: "Juste une vie" (album "Black book" - 2004)
- Chant Des Loups: "L'équipe qui gagne" (album "L'équipe qui gagne" - 2004)
- 13hor (DCS): "Freestyle imprévu" (album "Des comptes à régler" - 2004)
- OPAK: "O.P.A.K." (album "L'arme à l'oeil" - 2004)
- Bern Li: "Mode de vie" (maxi "Faut qu'j'rebondisse" - 2004)
- Mike D et James Deano: "Dissipé" (compil "Dans ta rue" - 2004)
- Chant des Loups: "Pôle position" (compil "Dans ta rue" - 2004)
- Luther: "Soluther" (compil "Dans ta rue" - 2004)
- RS: "La garce" (2004)
- La Tria: "Issus du même bord" (album "On se le disait" - 2004)
- Suspicion (Stromae & J.E.D.I.): "Faut que t'arrêtes le rap (2004)
- James Deano: "Fuck le monde" (compil "Shyn'on vol. 1" - 2004)
- Sly Dee et Les Gars du H: "Laisse-nous vivre" (compil "Shyn'on vol. 1" - 2004)
- Bienvenu'N' Sonar: "Bons baisers de Belgique" (album "En bas en bas" - 2005)
- Convok: "La fessée" (compil "La face C" - 2005)
- Oh! prod. : "OH!" (compil "La face C" - 2005)
- Shadow Loowee: "V.I.P.O." (compil "La face C" - 2005)
- Serial Chiller: "Tourne ta page" (album "Tour de contrôle" - 2005)
- La Révolte, Out-Rage et B-Lel: "Une secousse" (2005)
- Abou Mehdi: "Je suis" (EP "La voie de l'éloquence" - 2005)
- James Deano, Convok et Rellik: "Exceptions à la règle" (compil "Exceptions à la règle" - 2005)
- Mike D, Arms et Ox: "A force de trop attendre" (compil "Exceptions à la règle" - 2005)
- D'Johnny Six et 6natra: "Appelle les pompiers" (compil "Exceptions à la règle" - 2005)
- HNS: "Y a que mes frères qui le ressentent" (compil "Exceptions à la règle" - 2005)
- Ertug, K-Li et Verbal: "Tout va trop vite" (compil "Exceptions à la règle" - 2005)
- DCS: "Boxe de l'ombre" (compil "Exceptions à la règle" - 2005)
- Les Autres: "Ne vois-tu pas?" (compil "Exceptions à la règle" - 2005)
- James Deano, Skaa et Barok: "J'prépare mon cancer" (streetalbum "Pavés humides" - RainyDayz - 2005)
- Pitcho: "Le monde de demain" (EP "Faut pas confondre" - 2005)
- Kayliah et Peggy Tabu: "Belly Dance" (2005)
- Ertug: "Je manque de souffle" (2005)
- Akela: "Mauvais garçon" (2005)
- Ziggy: "Illégal" (2005)
- Arms & Ox: "Marquer son temps" (compil "Industry" - 2006)
- Za (Les Gars du H): "Get busy" (maxi - 2006)
- Efelin We Be (Gandhi, Profecy, D'Johnny Six, Sinatra): "Amour de félins" (2006)
- Les Deux Fils De Pute: "Allez tous vous faire mettre" (2006)
- Ekol U: "Les kentos à la mâchoire" (album "Magnum Opus" - 2006)
- Manza et Rival: "Menés par la passion" (album "Rimes et sons dans la peau - 2006)
- Opak: "Des terres minées" (album "Dénominateur commun" - 2006)
- Aral & Sauzé: "Ca parle" (2006)
- K-Li: "72 rimes" (EP "En pleine rue" - 2006)
- La Résistance: "Au bout du rouleau" (street album "La Résistance" - 2006)
- Convok: "Pas l'temps" (2006)
- Gandhi, K-deeja, Stromae: "Freestyle Finest (2006)
- Festen: "On sert à rien" (EP Festen - 2006)
- Akro "Bitches from Brussels" (album "L'encre, la sueur et le sang" - 2006)
- Veence Hanao & Noza: "Oxygène" (EP "Autumn" vol.1)
- Studio 51: "Donne-moi du feu" (album "Dirty Camping" - 2007)
- M.A.X., Maky et James Deano: "Viens en Belgique" (2007)
- Jon Bundes: "Courage" (de l'album "Sombre poésie" - 2007)
- BD Banx: "Claque des doigts" (2007)
- Baloji: "Tout ceci ne vous rendra pas le Congo" (album "Hôtel Impala - 2007)
- Veence Hanao: "Génération Talon d'Achille" (EP V.H. - 2007)
- Veence Hanao & Noza: "Midi pile" (EP "Autumn vol.2" - 2007)
- Mike D: "Jalousie, hypocrisie et rire jaune"" (2007)
- Tar One: "Ma musique" (album "A la première personne" - 2007)
- Bunker: "Loose in the night" (compil "Des le depar vol. 1 - 2007)
- James Deano & Akro: "Battle & Fontaine" (album "Le fils du commissaire - 2007)
- James Deano: "Les blancs ne savent pas danser" (album "Le fils du commissaire - 2007)
- Beretta: "Les blacks ne savent pas nager" (2007)
- Scylla: S.C.Y. (2008)
- Psmaker: "Les petites marionnettes" (album "Vas-y chante" - 2008)
- Psmaker: "Couçu pour durer"(album "Vas-y chante" - 2008) 
- L'Hexaler et Barbarossa: "Les playoffs" (2008)
- Romano Daking: "Romano Romano" (mixtape "Hot Sauce" - DJ Psar - 2008)
- Gandhi: "6 lettres" (mixtape "Les préliminaires" - 2008)
- Shadow Loowee: "Synergy" (album Buzz ou meurs" - 2008)
- Lanceflow et Pablo Andres: "Blong Blong" (album "Orgie dans le son" - 2008)
- Shadow Loowee, Stromae et Ekila: "L'enfant de l'an 2000" (Give me 5 - 2008)
- Ekol U et Stan: "BX Golden Glory" (Give me 5 - 2008)
- Akro: "La vie  en dose" (album "Akro au crunk" - 2008)
- Veence Hanao: "Manège" (album "Saint-Idesbald" - 2008)

Vincent Schmitz. 29/06/17 - 08h45