L'incroyable épopée du robot venu du porno

© Nicolas Charlet et Bruno Lavaine.

Nicolas Charlet et Bruno Lavaine sont des figures de l'ombre de la grande époque Canal Plus. Celle qui semble désormais révolue depuis la chute et la disparition du Grand Journal, même s'ils nuancent notre propos un peu plus loin. Il y a 20 ans tout rond, ils faisaient leurs premiers pas à la télévision en détournant une telenovela brésilienne. "On s'amusait à parler des politiques et de l'actualité française", se souvient Nicolas. L'exercice s'est arrêté au bout d'un an parce que le duo voulait de la "comédie pure". "On a eu l'idée de détourner des films d'entreprise."

"Message à caractère informatif" était né et son absurdité merveilleuse a traversé les époques. "C'était une chouette période, on a beaucoup rigolé. On a dû s'arrêter parce que le documentaliste ne trouvait plus d'images. On commençait à être repérés", se marre Nicolas, le plus bavard des deux.

Se marrer des mêmes trucs
Les 318 sketches de "Message à caractère informatif" étaient les premiers formats courts à être partagés sur Internet. "On avait très peu de contact à l'époque avec le public: on refusait des interviews, on ne voulait pas se montrer. Aujourd'hui, on découvre l'impact que ça a eu." Parce que désormais Nicolas et Bruno vont à la rencontre des gens qui "se marrent des mêmes trucs" qu'eux et ça leur fait un bien fou. "Avant, on finissait par ne pas jouer la règle du jeu. On fait des choses pour le public et ne pas le rencontrer, se cacher, finissait par devenir une sorte de posture qui dépassait l'idée initiale." Rigoler, donc. Proposer quelque chose de neuf. Et utiliser tous les supports possibles. La télé les a menés au cinéma, avec l'adaptation du roman de leur copain Frédéric Beigbeder, "99 francs".

L'esprit Canal pas encore tout à fait mort
Le film, avec Jean Dujardin dans le rôle principal, était déjanté, pile dans "l'esprit Canal" du moment ou en tout cas l'image qu'on en a. "On a tendance à tempérer l'esprit Canal de l'époque parce que nous-mêmes, quand on y était, on disait déjà que c'était mort.", se marre Nicolas. "Cet esprit Canal Plus est né de l'envie de gens réels qui proposent de faire de la télévision ou de la création non pas en fonction d'une demande hypothétique mais une télévision de l'offre", note Bruno. "Propose-moi quelque chose et puis on voit. Il y a un truc de confiance qui reste encore présents même chez des gens chez Canal." Nicolas poursuit: "Aujourd'hui, quand même, il reste quelques héritiers de de Greef qui sont encore là et avec qui on a pu encore faire des choses." Comme le film "A la recherche de l'Ultra-Sex".

Avant ça, il y a eu trois films: "La personne aux deux personnes" avant Alain Chabat, "Le grand méchant loup" avec Kad Merad et "L'idéal", les retrouvailles avec Octave Parango et Frédéric Beigbeder. Le tournage fut épique. "On est parti à Moscou 10 jours, 10 nuits avec Frédéric. C'était pratique: on avait une sorte de cousin de notre personnage principal avec nous. On était avec lui jour et nuit. C'était assez génial. Il y a des photos de nous accroupis en boîte de nuit: on prend des notes. On avait des nanas sublimes à moitié nues autour de nous et nous on grattait comme des malades."

"Quelque chose autour du cul"
Commence alors l'aventure Ultra-Sex, film-puzzle géant créé à base d'images de films pornographiques réels. Nicolas et Bruno revisitent le X à leur façon et c'est aussi improbable qu'hilarant. "Canal Plus nous a proposé en tant que personnalités historiques de la chaîne de faire quelque chose pour ses trente ans, quelque chose autour du cul. On a proposé de faire un long message à caractère informatif à partir de dialogues de film de boules." Pour ce travail, ils ont visionné 2500 films pour adultes. "C'est épuisant", sourit Nicolas. "Mais en même temps, c'était rigolo. Le premier jour, on était un peu gêné. On n'avait pas tellement cette culture de regarder des films de cul ensemble même si on se connaît depuis le lycée. Mais après, on regardait ces films de manière extrêmement détendue." Bruno confirme: "Un peu comme un garagiste."

 
On a regardé 2500 films porno. C'est épuisant. "Mais en même temps, c'était rigolo. Le premier jour, on était un peu gêné. On n'avait pas tellement cette culture de regarder des films de cul ensemble même si on se connaît depuis le lycée
Nicolas et Bruno

L'objectif était d'isoler des séquences dans le but de les remonter pour en faire un autre film. Un exercice périlleux. "On ne pensait pas qu'on allait nous livrer autant de bijoux. On a travaillé avec la personne qui programme les films de boules sur Canal depuis 30 ans, on a travaillé avec des collectionneurs, des documentalistes, des mecs qui tenaient des vidéoclubs porno dans les années 80 qui avaient 60.000 VHS. On a découvert un genre qu'on ignorait et qui s'est révélé sans fond."

"Les choses sublimes" du X
"On a mis en place une charte très claire de recherche: ça devait être entre 1972 et 1995, l'âge d'or du porno. Avant, ça n'existait pas tellement. Il n'y avait pas d'industrie du cinéma porno. Elle commence en 1972 avec "Gorge profonde", "Derrière la porte verte". Le porno a toujours été à la pointe: il a inventé la vidéo à la demande, le minitel payant, les lunettes 360 degrés, c'est eux." Et avant l'avènement d'Internet, le porno était un vrai genre de cinéma. "Tous les techniciens qui travaillaient dans le cinéma traditionnel à l'époque ont tous arrondi leurs fins de mois en travaillant dans l'industrie du porno. Du coup, ils piquaient de la pellicule sur les tournages, ils empruntaient des caméras. On est tombé sur des choses étonnantes: on voit le pire et le meilleur dans le même film. On voit des choses sublimes avec des flous, des films entièrement en macro, de la surimpression. Et il a de vraie narrations. On a découvert des sous-genres de sous-genres. Des films de cul de l'espace avec des mecs à poil qui conduisent des vaisseaux qui n'ont jamais décollé parce qu'ils sont en papier crépon. On a vu des enquêtes policières, des films de l'époque des cavernes..."

"Ce qui est pratique, c'est que c'est tourné par les mêmes acteurs, à 20 ans d'écart", rigole Bruno. "On pouvait détourner les dialogues, incruster des images, triturer la matière, retrouver le goût du bricolage. On était parti pour le faire en trois mois, on a mis neuf mois." La première projection du film aux 30 ans anniversaire de Canal Plus a eu un succès fou.

 
On voulait travailler sur la frontière très fine entre l'éclat de rire et l'éjaculation faciale. C'est ça qui nous intéresse: jusqu'où c'est compatible? Je pense que ce sont des zones qui sont très éloignées dans le cerveau. On peut rire lors d'un rapport sexuel mais c'est quand même assez rare. Dès qu'on est dans le cul, dans l'érection, dans l'excitation, on est complètement dans autre chose.
Nicolas et Bruno au sujet de "A la recherche de l'Ultra-Sex"
© DR.

La frontière entre le rire et l'éjaculation faciale
"Les gens ont rigolé très fort." Mais quelques réglages ont été nécessaires. "On voulait travailler sur la frontière très fine entre l'éclat de rire et l'éjaculation faciale. C'est ça qui nous intéresse: jusqu'où c'est compatible? Je pense que ce sont des zones qui sont très éloignées dans le cerveau. On peut rire lors d'un rapport sexuel mais c'est quand même assez rare. Dès qu'on est dans le cul, dans l'érection, dans l'excitation, on est complètement dans autre chose. Lors du montage du film, on s'est demandé ce qu'il fallait montrer, jusqu'où on pouvait aller."

Six mois de triple pénétrations dans la tête
Ils évoquent alors la scène où Cyrano de Bergerac à son appendice sexuel "très mal placé": au plein milieu du visage. "Ce type se fait sucer par une nana et il lui éjacule dans le visage. T'imagines l'accessoiriste derrière prêt à envoyer le lait concentré, c'est ridicule et ça nous faisait hurler de rire", se souvient Nicolas. "Avec en plus l'acteur super tendu parce qu'il a peur de casser sa prothèse qui coûte dix fois le film", se marre Bruno. Reste qu'ils ont coupé la séquence juste avant l'éjaculation. "Parce que là, on perdait tout le monde. Le rapport à la nudité, la sexualité, c'est un truc, une culture, une habitude. Nous, on avait six mois de triple pénétrations dans la tête, le curseur n'était plus au même niveau. Donc on s'est arrêté juste avant."

© Nicolas Charlet et Bruno Lavaine.

Le film a été présenté en Lettonie, à Hong Kong, à New York, à Los Angeles. Dans une sorte de continuité qui ne l'est pas tout à fait, Nicolas et Bruno ont sorti un robot du film et l'ont photographié dans différentes postures, à la découverte du monde. "On a imaginé que le robot s'était échappé du film et était arrivé sur terre pour la première fois. Il découvre notre planète sans personne pour lui expliquer comme ça marche. Au début, il est content, à la fin il est très seul, personne ne lui parle. Ca faisait longtemps qu'on voulait s'essayer à la narration photo." Le résultat est l'exposition Robot Daft Peunk à voir chez Atelier Relief, à Ixelles jusqu'au 15 avril.

Le cinéma du pauvre
"La photo, ça faisait partie des premiers trucs qu'on a fait à deux. Peut-être que c'était le cinéma du pauvre. On n'avait pas les moyens de faire des films mais on voulait s'exprimer. On a fait du détournement ensuite, c'est aussi un truc du pauvre: t'as pas besoin de tourner. T'as les images et tu les montes. C'est juste du temps et de l'inspiration. Et on a fait des films, des trucs de riches, quand on est devenu multi-milliardaires", lance Nicolas dans un grand éclat de rire.

Leur combat: on peut faire des trucs beaux ET drôles
Dans ces photos, Nicolas et Bruno veulent montrer que l'esthétisme ne nuit pas à la comédie. "On se bat pour montrer qu'on peut faire les deux et apporter du rire dans la photo, ce qui n'est pas souvent le cas."

Outre l'exposition photo, Nicolas et Bruno signent le livre tiré de "A la recherche de l'Ultra-Sex", le "flimvre" donc, cette après-midi chez Hunting & Collecting dans le centre de Bruxelles. Télé, cinéma, livre, photos, ils jouent décidément sur tous les terrains. "On ne fait pas de hiérarchie. Ca développe et ça enrichit parfois notre idée. À chaque fois, on découvre des nouveaux métiers, des nouvelles obsessions. Avec Ultra-Sex, on a poussé ça à notre maximum. On adore la bouffe et les cocktails: on a créé un plat Ultra-Sex et un cocktail Ultra-Sex." Qu'on pourra boire chez Hunting & Collecting à partir de 17 heures ce samedi.

Exposition Robot Daft Peunk à voir à l'Atelier Relief, rue Vilain XIIII, 20, 1050 Bruxelles, jusqu'au 15 avril. Infos ici. Et signature chez Hunting & Collecting ce samedi à partir de 17 heures. Infos ci-dessous.

© Nicolas Charlet et Bruno Lavaine.

Par: Deborah Laurent 18/03/17 - 09h06