Qui sont vraiment les gens qu'on aime humilier derrière un écran?

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Selon Jon Ronson, un auteur et scénariste gallois, nous sommes "au commencement d'une grande renaissance de l'humiliation publique". Dans son nouveau livre, "La Honte!" (qui vient d'être traduit chez Sonatine Éditions), il est parti à la rencontre de Justine, Jonah, Lindsey ou Hank, des hommes et des femmes ordinaires dont la vie a basculé lorsqu'ils se sont brutalement retrouvés au centre des débats enflammés sur les réseaux sociaux.

Le 20 décembre 2013, Justine Sacco, une responsable des relations publiques du groupe média américain IAC, a tweeté une mauvaise blague avant de prendre l'avion: "Départ pour l'Afrique. Espère ne pas choper le sida. Je déconne. Je suis blanche!" Alors qu'elle erre dans l'aéroport d'Heathrow pendant une demi-heure, elle ne reçoit aucune réponse de ses 170 abonnés. Un peu déçue, elle embarque vers le Cap et s'endort durant le vol qui dure une dizaine d'heures. En rallumant son téléphone, elle découvre le message d'une vieille connaissance: "Je suis désolé de voir ce qui se passe." Justine ne comprend pas tout de suite avant de voir son téléphone exploser. En quelques heures, elle était devenue le sujet numéro un de Twitter. Des milliers d'internautes s'étaient déchaînés pour attaquer "l'immonde" commentaire de la jeune femme et ils avaient même créé un hashtag (#HasJustineLandedYet) pour assister en direct à son naufrage.

Incroyablement traumatisant
"Je n'arrive pas à totalement saisir l'idée fausse qui s'est propagée à travers le monde", a déclaré Justine à l'époque. Jon Ronson l'a rencontrée trois semaines après son tweet aux conséquences désastreuses. "Ils ont pris mon nom et ma photo et ont créé cette Justine Sacco qui n'est pas moi et qu'ils ont étiquetée raciste. L'une de mes peurs est que si j'avais un accident de voiture demain, si je perdais la mémoire et cherchais mon nom dans Google, ce serait ma nouvelle réalité." Seule contre tous, Justine a rapidement perdu son job. "J'avais une carrière géniale, j'adorais mon boulot, et tout ça m'a été volé et plein de gens en ont tiré gloire. Tous les autres étaient très heureux de ce qui se passait. J'ai pleuré toutes les larmes de mon corps pendant les premières 24 heures. C'était incroyablement traumatisant. On ne dort plus. On se réveille au milieu de la nuit sans savoir où on est."

Une vie foutue en l'air
Jon Ronson compare les lynchages sur la toile à des émeutes. "Les gens se rassemblent en groupe et commettent des actes de violence qu'ils ne commettraient jamais individuellement, même dans leurs rêves les plus fous", explique l'auteur. "Une vie avait été foutue en l'air. Pourquoi? Pour enflammer les réseaux sociaux? Je crois que notre tendance en tant qu'êtres humains est d'avancer péniblement, puis d'arrêter quand on est trop vieux. Mais avec les réseaux sociaux, nous avons créé une scène pour de grands spectacles permanents et artificiels. Chaque jour une nouvelle personne émerge en tant que héros magnifique ou en tant qu'ignoble crapule. Ça balaie tout et ça ne ressemble pas à ce que nous sommes vraiment en tant que personnes."

Aucun droit quand on est accusé sur Internet
Auteur et journaliste gallois, Jon Ronson a travaillé pour le Guardian. Il a aussi écrit le scénario de "Okja" sur Netflix et le livre "Êtes-vous psychopathe?" Au cours de ses recherches, il s'est notamment intéressé à un juge américain excentrique, Ted Poe, qui s'amusait à humilier publiquement des criminels et des délinquants "de la manière la plus voyante possible". En 1996, il avait par exemple obligé un conducteur ivre coupable d'avoir tué deux personnes sur la route de porter une pancarte, une fois par semaine pendant dix ans, devant des lycées et des bars de Houston. Cette pancarte disait: "J'ai tué deux personnes en conduisant ivre." Vingt ans plus tard, le jeune conducteur a déclaré qu'il se sentait "à jamais reconnaissant" et qu'il était devenu une meilleure personne grâce à ce châtiment inhabituel. Selon Ted Poe, les réseaux sociaux sont devenus des endroits encore plus effrayants que les vrais tribunaux. "Le système judiciaire occidental a de nombreux problèmes, mais au moins il y a des règles", estime le juge. "L'accusé a des droits fondamentaux. Il passe devant un tribunal. Alors qu'on n'a aucun droit quand on est accusé sur Internet. Et les conséquences sont pires. Ça se diffuse aux quatre coins du monde, et ça reste."

Une punition plus violente pour les femmes
Comme pour Lindsey Stone, qui a commis l'erreur de publier sur Facebook une photo d'elle plutôt irrespectueuse alors qu'elle se trouvait dans un cimetière militaire. Ou Hank et Alex, deux développeurs affichés sur Twitter après avoir prononcé une plaisanterie sexuelle stupide lors d'une conférence. Tous les trois ont perdu leur travail et leur réputation. Ils ont mis plusieurs mois à se reconstruire. Mais pour les femmes, l'humiliation en ligne est souvent plus violente. "Quand des hommes se font humilier, c'est: Je vais te faire virer. Quand des femmes se font humilier, c'est: Je vais te faire virer, te violer et te tuer", note Jon Ronson, qui n'a pas non plus été épargné par les réseaux sociaux au moment de la sortie de son livre en anglais. En conclusion, il rappelle: "La chose formidable avec les réseaux sociaux, c'était qu'ils donnaient une voix à ceux qui n'en avaient pas. Ne les transformons pas en un monde où le meilleur moyen de survivre est de redevenir silencieux."

Par Catherine Delvaux. 11/02/18 - 13h00