Qui es-tu, DJ Saucisse?

© BXFM.

A l'occasion de la parution ce vendredi de sa compilation de pépites franco-belges "The Pop Of Dop", nous avons passé "DJ Saucisse" sur le gril. Musicien, disquaire, DJ, acteur, ... Dop Massacre -"Jean-Claude Doppée pour la police"- a vécu 1.000 vies à 45 à l'heure (vitesse maximale autorisée sur son scooter). Portrait d'un Brusseleir survolté.

Vous ne l'avez jamais vu mouiller sa chemise bariolée derrière ses platines Fisher-Price, pourtant sa gouaille et sa dégaine ne vous semblent pas complètement inconnues? C'est possible, car vous l'avez certainement déjà aperçu derrière un comptoir, que ce soit dans le film "Dikkenek", ou dans la vraie vie à la Fnac de City 2, à Bruxelles.

Quelques minutes avant l'heure du rendez-vous fixé mardi après-midi chez Pias, label qui sort la compilation, on trouve le quinquagénaire dans le hall, non pas en train de farfouiller dans les bacs de disques à l'entrée, mais feuilletant le livre de photos du Plan K, salle de concerts qu'il a fréquentée à Molenbeek. Passer un moment privilégié avec le Dop a quelques aspects mystiques dignes d'une rencontre avec le Saint Nicolas: l'accoutrement installe le personnage, sa voix, son histoire, ses fables et anecdotes (sur Daniel Darc, David Bowie, Bono, Johnny Thunders ou les Ramones) transportent et vendent du rêve, les vinyles qu'il sort spontanément de sa sacoche ressemblent à des trésors qui font briller les yeux. Sans en divulguer plus sur la "bible" qu'il a toujours sur lui.

Une palette qui s'étale sur 50 ans
"Tu ne me poses pas de questions, là, encore, mais moi, je te raconte déjà des belles histoires". On ne vous fera pas croire un instant au vouvoiement pour l'interview. "Depuis que le vinyle a malheureusement disparu, il y a un peu moins de trente ans, moi, j'ai toujours continué à acheter des disques. Le 45 tours, c'est le support musical que je préfère", nous a confié Dop Massacre, tout en présentant plusieurs autres compilations de groupes belges en guise d'introduction à sa matière. "Je ne voulais pas que du sixties garage, ou que du punk, ou que des groupes des années '80. C'est pour ça que je vais de 1961 à 2014", explique-t-il à propos de sa compile.

Phallus et tronçonneuses
Connu comme "Dop Massacre", son ancien nom de scène de guitariste avec son groupe maudit Melody Massacre (punkabilly-psychobilly, influencé par The Cramps) dans les années '80, Jean-Claude Doppée a aussi officié au sein de Phallus Band, puis The Chainsaws (celui-ci lui ayant permis d'assurer trois fois la première partie des Buzzcocks ainsi que de jouer aux FrancoFolies de Montréal), et encore Fantomas Pop.

Comme le bon vin
Melody Massacre, "c'est le groupe pour lequel je me suis le plus saigné. Malheureusement, avec le peu de concerts qu'on faisait, tout ce qu'on gagnait, on le mettait pour enregistrer. Quand on faisait des bandes, on les présentait à des firmes de disques et personne ne voulait de nous. Il y a parfois des groupes dans la compile qui, je suis sûr, à l'époque où ils l'ont sorti, méritaient plus de succès, mais qui ont signé sur un petit label ou se sont même autoproduits. De là, ils n'ont sorti que cinq cents 45 tours, ils en ont vendus peut-être deux cents dans les magasins et cent à leurs amis, ce qui fait deux cents aux oubliettes. Alors, avec le temps, un groupe des années '80, qui reflète un son spécifique ou l'esprit du moment, prend de la valeur comme une bonne bouteille de vin qu'on ressort", rapproche le discophile.

Découvrir
A la quarantaine, après le split de Fantomas Pop, le collectionneur de disques de toujours (ou depuis l'ère glam rock) s'est transformé petit à petit en "disc-jokey". "J'ai toujours recherché des groupes belges, parce que ça me passionnait de connaître ceux qui ont joué avant moi, ceux qui tournaient autour de moi et les nouveaux groupes. J'ai toujours aimé le rock belge et je me suis toujours dit qu'il y avait tellement de talents chez nous qui mériteraient d'être connus ailleurs, ou même ne fut-ce que chez nous", dit Dop. Comme par exemple les Gabba Lovers: "Les mettre sur un disque d'une compile avec autour d'autres groupes, ça peut peut-être les faire connaître et permettre au public intéressé d'acheter le disque pour tel ou tel morceau de découvrir des univers différents", espère-t-il.

Bonne affaire
Après plusieurs refus ailleurs, la firme Pias a été séduite par l'idée de la compilation. "J'ai choisi 100 groupes. Des 100 groupes, j'en ai choisi 50. Et des 50, j'en ai apporté 33. On a décidé de faire la compile pour s'amuser, pour le plaisir, mais en même temps, sérieusement. J'ai fait des recherches pour avoir les bandes, et des seize groupes qui ont été sélectionnés, je n'avais que trois bandes. Donc je me suis dit 'Je vais mettre tout le monde sur le même pied': on ne va pas travailler des bandes, on va plutôt travailler du disque pour le remettre sur bandes", avec un mastering fait et refait pour recréer la qualité du 45 tours de l'époque, détaille le Dop. "Ce qui est chouette, c'est que la plupart de tous ces disques, si on les trouve à une convention de disques, ils coûtent plus cher que le disque avec les seize morceaux. Je t'assure: essaie de trouver le morceau de Delphine ("La Fermeture éclair", ndlr), je ne crois pas que tu le trouves en dessous de 500 euros. C'est la vérité", assure le chineur. "Ce n'est pas vraiment la 'discothèque idéale' de tous les groupes belges, mais ça fait partie quand même des pièces de collection que j'ai chez moi. Et 'pour le prix dérisoire' de 17,99 euros, on a seize groupes de la collection privée de Dop Massacre", vend le bon disquaire.

Volume twee?
Ni Dop ni Pias ne s'attendaient à un tel engouement. "Je l'ai fait pour mon plaisir et pour l'art. Mais on a déjà touché un petit mot sur le volume 2. Le disque sort ce vendredi, attendons. Vendons d'abord notre disque", tempère le DJ, qui veut prendre du recul. "J'ai beaucoup de came. Là, je n'ai attaqué que le public 'francophone', mais j'en ai plein de nos amis les Flamands. J'ai plein de disques flamands, parce que comme je suis un Bruxellois, que je parle couramment le flamand, et que j'ai plein d'amis qui jouent dans des groupes flamands, j'ai toujours collectionné des groupes qui viennent de Courtrai, Anvers, Overijse, etc. J'ai de quoi faire une compile cette fois plus du côté néerlandophone", anticipe Dop.

Nunchaku et feux de Bengale
A deux jours de la première release party, Dop Massacre se demandait encore à quoi ressemblerait le show de jeudi soir. Au moment de se quitter mardi, il envisageait avec un insider de chez Pias la possibilité ou non de descendre son scooter dans la salle. Ca n'a finalement pas été le cas. Annoncé comme "festif et déjanté" et évidemment basé sur la compilation, le set, perturbé par la technique mais rehaussé de la présence de "Pipou" Lacomblez (toujours très en forme sur le "Charlie Brown" de son Two Man Sound), a largement répondu aux attentes, dont celle de vider les frigos du bar. DJ Saucisse a sorti toute sa panoplie de gadgets, du casque équipé de feux de Bengale à la tente Quechua léopard, en passant par le nunchaku et le masque de gorille, le sifflet et les maracas. Avis aux amateurs: rebelote ce samedi soir dans un des QG du Dop, à savoir l'Excelsior, à Jette, avec concert des Gabba Lovers en prime.

Histoires de famille
L'Excelsior, "comme je fais un peu partie de l'histoire (il y jouait déjà en 1978 avec Phallus Band, ndlr), c'est un peu une histoire de famille. Comme la compile que j'ai faite, elle est faite en famille: mon ami Dominique Billaroch, qui a fait la pochette, c'est un ami de longue date qui avait déjà fait la pochette de Melody Massacre, mon ami Paul Hamesse, qui a le Studio HD, c'est chez lui que j'ai fait les jingles, ... C'est tout un cercle d'amis depuis toujours qui se retrouve là, parce qu'à Bruxelles, il n'y a plus réellement de café ou d'endroit très rock dans notre esprit", concède le dinosaure à pattes, regrettant notamment la plaque tournante qu'était le DNA.

25 ans de Fnac
Après ces deux release, Dop Massacre aka DJ Saucisse fera un set le samedi 18 novembre à l'Ancienne Belgique, pour l'afterparty de l'événement brusseleir "Brussels TUUB". Avant de réapparaître aux platines en 2018, le sieur Doppée s'investira dans son boulot de disquaire en décembre, période chargée pour les ventes. "En fait, cette année, je fête les 30 ans que je remplis mon frigo avec la musique, et à la Fnac, ça fait 25 ans. Il y a quelques semaines, j'ai fêté mes 25 ans de Fnac. J'aime toujours mon boulot. C'est toujours chouette de rencontrer des gens qui cherchent un disque. Je rencontre des gens qui m'apprennent aussi des choses. C'est ça qui est intéressant. Ou je rencontre des gens qui jouent dans des groupes et qui veulent un peu placer leur musique, alors j'essaie toujours de tout faire pour le groupe belge (...) Il faut un peu faire la promotion de ce que tu aimes aussi, et pas toujours les grosses pointures", défend Dop.

À l'abri de la lumière
Le mordu de disques a aussi travaillé cinq ou six ans dans les stocks chez Pias. "Si je compte bien, j'étais le septième arrivé chez Pias, en comptant tous les patrons. C'est moi qui réceptionnais par exemple les disques de New Beat... La grande époque de New Beat. Ou par exemple, j'ai déballé le premier Pixies, que j'ai apporté à Kenny (Gates); alors, on distribuait le label 4AD, avec Dead Can Dance et tout ça. Grâce à la New Beat, la boîte a grandi, grandi, grandi: à ce moment-là, on était une quinzaine dans les stocks. Et puis, j'ai décidé de voler de mes propres ailes, parce qu'à la Fnac, ils cherchaient quelqu'un qui s'y connaissait dans les labels indépendants. Je me disais que j'avais une plus chouette approche de discuter avec les gens que de rester pourrir dans mon stock, où je ne voyais pas la lumière du jour. Enfin, (à la Fnac), je ne vois pas la lumière du jour non plus", plaisante l'homme d'intérieur, s'interrompant pour saluer -en flamand- un directeur de vente qui passait par là.

Le monsieur Wikipédia du rock belge
Quand on écoute les quelques digressions de Dop Massacre, on ne peut qu'être admiratif -ou largué- devant sa culture musicale encyclopédique. Il la partage aussi un peu à travers ses commentaires sur les chansons fournis avec la compilation. A la lecture de leur première mouture, "Philippe (Decoster), du label 62 TV, m'a dit: 'Tu sais quoi, Dop? Ca, ça fait trop Wikipédia... Tu vas me virer ça tout de suite et je veux que tu me fasses un truc comme tu parles'." Dont acte. On y apprend également que Dop est à l'origine de la rencontre du guitariste Dee-J et du chanteur Marc du Marais, de La Muerte. "Je suis leur père spirituel", confirme-t-il en rigolant.

Le nom le plus stupide du monde
Figure notoire de la sphère musicale, Dop Massacre est aussi acteur à ses heures. Il a ainsi joué dans deux courts-métrages du même Marc du Marais (dit "Marco Laguna") dans les années '90: "Nicky The Stripper", où il mange des saucisses, et "Nitro Nicky", dans le rôle d'un pompiste imbibé. Son petit nom de "DJ Saucisse" ne vient cependant pas de cet épisode. "En fait, un jour, je devais faire un set de DJ pour une soirée Halloween au DNA. Et moi, je ne suis pas très soirées Halloween. Alors, je me suis dit: 'Je vais m'appeler "DJ Saucisse", comme toutes les saucisses qui sont DJ'. Et il s'est avéré que c'est une soirée qui a marché du tonnerre. Après, dans la rue, les gens me disaient: 'Hé, c'est DJ Saucisse!' Je me suis dit: 'Mais... Le nom le plus stupide du monde, ils le retiennent, donc je vais l'utiliser'. Et donc voilà, c'est parti de ça", dévoile-t-il.

L'effet Dikkenek
Apparu aussi comme barman dans l'incontournable "Dikkenek" d'Olivier Van Hoofstadt en 2006, Dop en retire encore une certaine popularité, plus de dix ans après. "Souvent, il y a des jeunes qui font des selfies avec moi. Et j'adore. Alors, je dis toujours: 'Tu t'imagines si j'avais joué dans "La Grande Vadrouille"?'", éclate-t-il de rire. "J'ai joué dans ce film, mais je ne savais réellement pas ce que je faisais là-dedans. Je suis allé à la première, et je me suis dit 'bof'. C'est un film qui a fait son truc. Tous les jeunes sont rentrés dans les dialogues, ils connaissent mieux les dialogues que moi. En fait, j'ai le film chez moi, je me demande si je l'ai réellement regardé en entier deux fois", relativise la vedette. "Je connais la petite scène de mon passage, que je me rappelle quand je l'ai tournée. J'ai eu deux jours de tournage pour faire ça, mais je me suis vraiment amusé. J'ai rencontré Dominique Pinon, qui joue dans "Amélie Poulain". Il est extra, ce type. Et les autres acteurs... François Damiens, qui se demandait d'abord qui j'étais, qui n'avait pas trop confiance en moi ou qui ne me sentait pas, et après, ça s'est bien passé. C'est une très chouette expérience", se rappelle l'acteur dilettante.

"The Final Countdown" à l'accordéon
Parmi les quelques "légendes" du Dop évoquées en fin d'entretien, l'artiste se souvient bien avoir été "le premier professeur de guitare de Marka" (tenant lui son surnom du saucisson Marcassou, tout est bon dans le cochon), en lui montrant le fameux accord barré, qui permet de tout jouer, d'Eddie Cochran aux Ramones, en passant par The Kinks et The Troggs. Comme chez les Van Laeken, la musique se transmet aussi entre générations, chez les Doppée. "Ma fille a choisi de faire des études musicales, et son instrument, le comble de tout, ce qu'elle a choisi... Au départ, j'étais un peu réticent... C'est l'accordéon! Alors, je te jure, c'est terrible, quand ta fille s'amène et qu'elle te joue "The Final Countdown", d'Europe, à l'accordéon... Là, tu fonds tout de suite!", se ravise le rockeur. "Elle joue quand même des trucs dans un esprit... La bande-son d'"Amélie Poulain", Yann Tiersen. Alors, je disais toujours 'Tu devrais jouer dans un groupe un peu dans un esprit comme Les Négresses Vertes', mais évidemment, elle ne trouvait pas les musiciens. Et puis, petit à petit, ça s'est fait qu'elle a joué une partie d'accordéon avec The Narcotic Daffodils, sur leur deuxième CD, et qu'alors, la chanteuse est partie, et Simon Rigot a contacté ma fille pour devenir la chanteuse. Puis, ça a pris, et ils ont sorti le disque "Summer Love"", vante le papa.

Tournée générale!
Invité par son attachée de presse à penser à terminer tout doucement, Dop nous rejette la faute: "C'est lui qui n'arrête pas de 'babbeler'". Même si plus de cinquante minutes à dérusher, ça fait long, on le relance quand même une dernière fois sur sa collection. "Ca fait des années que je ne compte plus mes disques. Comme tout le monde, malheureusement, quand le CD est apparu, j'ai liquidé quelques 33 tours, mais j'ai gardé ceux qui me touchent le coeur (...) Le support que je préfère, malgré que j'adore le LP, c'est le 45 tours", répète-t-il. "Des 45 tours, je ne sais pas si j'en ai 7.000 ou 8.000. Quand je dis ça, les gens, ils disent: 'Quand même, c'est beaucoup'. Il y a des gens qui ont 25.000 disques ou des trucs comme ça...", compare DJ Saucisse, passant du coup pour une BiFi Midget. "En fait, la différence avec les autres, c'est que moi, je n'ai pas tout investi dans les 45 tours: quand je vais dans les bistros, je paie des tournées générales. Tu vois ce que je veux dire? Moi, je suis un bon vivant et j'aime bien partager les choses", sourit-il. "C'est vrai que toute ma vie, j'ai cherché des disques dans les bacs pas chers, et jamais dans les bacs chers. Il faut une espèce de feeling, c'est comme une bonne pêche", commente le passionné. "En travaillant comme disquaire depuis trente ans, c'est vrai qu'à l'époque, on recevait souvent des promos, on recevait des disques. Maintenant, avec la compile, il y a tous les groupes belges qui vont venir pour me donner leur disque, en espérant figurer sur la deuxième. Mais ça, c'est bien, ça!", se réjouit déjà le boulimique de musique.

Dop Massacre (aka DJ Saucisse), compilation "The Pop Of Dop", sortie ce 10 novembre © PIAS.
 
"S'il y a un DJ avec un laptop... Pour moi, c'est du fake."
Dop Massacre, aka DJ Saucisse
© PIAS.

par Sébastien Cools 10/11/17 - 07h06