Theo Clark au chant d'honneur

© Elodie Ledure.

Le chanteur Theo Clark, Liégeois d'origine écossaise, pose une bombe avec un premier album intitulé "Terror Terror Everywhere Nor Any Stop To Think", secouant un univers rock à énergie punk et efficacité pop. L'occasion pour nous d'apprécier son accent et ses vannes, mais surtout d'évoquer avec lui peur et espoir, actualité et enseignement, collaborations et réseau, lors d'une interview un peu avant l'heure du souper prévu avec un frangin dans un Irish pub, ça ne s'invente pas.


Pour situer d'abord un peu: vous avez précédemment contribué aux textes d'une série de groupes belges, lesquels?
Theo Clark: Ca a commencé avec Montevideo. J'ai travaillé avec eux sur leur premier album. C'est toujours des collaborations. Leur premier album était produit par le chanteur de Ghinzu, donc je connaissais les gens de Ghinzu, et puis Vismets, qui sont les cousins de gens de Ghinzu, et puis Great Mountain Fire... Enfin, toute cette scène bruxelloise.
J'avais lu Girls In Hawaii aussi...
TC: Non, pas vraiment, en fait. Girls In Hawaii, j'ai bu un café avec les deux chanteurs, on a checké un peu les textes du dernier album pour voir s'il y avait des fautes d'anglais, mais les Girls In Hawaii n'accordent pas énormément d'importance à leur prononciation... (Il éclate de rire) Ils ont leur manière de faire. Mais on va faire des premières parties de Girls In Hawaii. C'est un peu un remerciement. Déjà le prix du café, c'était assez, mais voilà, on fait ça comme ça.

Vous avez écrit aussi pour The Big Hat Band, à l'époque. Il y a un lien familial avec Ted Clark?
TC: Oui, c'est vrai. C'est le groupe de mon frère. On partageait une chambre à l'époque, dans la maison de mes parents. Lui, il écrivait ses trucs de musique, et moi, je lui filais des textes.
Vous collaborez encore sur son nouveau projet?
TC: Avec Ted? Son projet solo est incroyable. Il a une maîtrise de la mélodie qui est un peu imparable. Je ne sais pas, peut-être qu'il est encore dans l'écriture. Il a fait quelques concerts. Je suis toujours à sa disposition, si jamais il en a besoin. Bimbo Delice, c'est François qui écrit tout, Ted fait musicien, comme il le fait pour Nicolas Michaux. Il joue de la basse avec Nicolas Michaux.

De votre côté, pourquoi ne pas avoir favorisé plus vite votre propre projet? Pourquoi est-ce que ça a pris tant de temps avant d'arriver avec un album?
TC: C'est un mélange de plein de choses. Un peu de manque de chance, un peu de fainéantise, un peu de manque de réalisme. On a eu l'occasion de jouer souvent avec des musiciens super talentueux. Dont Great Mountain Fire, qui nous ont monté un petit "backing band" pour faire quelques concerts. Mais on savait toujours qu'ils allaient repartir. Enfin, ce n'était jamais prévu qu'ils allaient rester très longtemps. Et chaque fois que des musiciens partaient, on laissait retomber trop le truc avant de se relancer. Des musiciens qui partaient jouer avec d'autres groupes, des projets plus établis, ça nous est arrivé aussi. Je ne sais pas. Maintenant, en regardant, on aurait pu le faire il y a très longtemps.

En parlant de musiciens qui partent, c'était notamment le cas récemment avec votre batteur, Bryan Hayart...
TC: Oui, tout à fait.
Va-t-il revenir avec vous pour la suite?
TC: Non, non, non, il est mort à mes yeux... (Il éclate de rire à nouveau) Non, lui, il est parti rejoindre les Girls In Hawaii. C'est notre producteur, Boris Gronemberger, qui faisait la batterie chez eux avant. Le jeu est fait ainsi. C'est normal. Je suis très, très content pour lui. Vraiment.
Bryan apparaît toujours sur l'album?
TC: Oui, c'est lui. Il a joué sur l'album. Et là, c'est quelqu'un d'autre.

Vous semblez assez jeune. Pourtant, il y a une certaine maturité dans vos textes. Tout le monde ne part pas à l'assaut de sujets de société. C'est lié à votre inspiration personnelle? Ou c'est aussi une question de maîtrise de la langue, que tous les artistes n'ont pas forcément ici?
TC: J'ai 31 ans. C'est vraiment tout à fait personnel. Il y a peut-être de ça aussi dans le fait qu'on ne s'est pas lancés dans un album plus tôt. Je crois maintenant avoir trouvé un style d'écriture qui est le mien. Ce n'était pas vraiment l'actualité qui a influencé l'album, mais l'actualité a influencé des textes, qu'on a après rassemblés pour faire un album. J'écris un peu en permanence. Du coup, avec le monde qui devient de plus en plus fou, il y a des trucs de plus en plus intéressants, surtout dans les réactions des gens, ou ma réaction, face aux choses. Il n'y a pas de morceau écrit comme "Hurricane", de Bob Dylan, qui raconte l'histoire de quelque chose. C'est toujours... Ca part de quelque chose qui s'est passé dans l'actualité, mais c'est plutôt dans les interviews des gens qui ont vécu des choses que je trouve une inspiration pour les textes. C'est la pochette de l'album qui a un peu rassemblé, qui a donné l'idée de faire cet album-là. On savait qu'on voulait faire un album. On avait d'autres morceaux auxquels on pensait pour celui-ci, mais en voyant cette image de David Delruelle, j'ai tout de suite pensé un peu au titre. C'est deux enfants qui marchent dans un champ de coquelicots et des oiseaux au-dessus. Il y avait plein de choses là-dedans. Je me suis fait attaquer par des oiseaux quand j'étais petit. Le coquelicot, qui, chez nous, est un emblème des soldats morts. Nous, on a perdu beaucoup de membres de la famille dans la Première Guerre mondiale, et donc parfois on y va, on regarde ces champs, les "poppy fields". Ca a aussi beaucoup influencé la poésie: Wilfred Owen, (Siegfried) Sassoon, des trucs que j'aimais bien. Il y avait plein de choses dans cette image. Et ça, on s'est dit: ok! J'avais déjà écrit un texte sur les attentats à Bruxelles, quand j'étais ici près de la Bourse, je travaillais toujours à Bruxelles, à l'époque. J'avais déjà un autre texte qui parlait du même après-midi, quand tous ces connards de hooligans de foot sont venus vêtus en noir proclamer un discours de haine. Il y avait déjà un morceau qui parlait des fusillades dans les écoles aux Etats-Unis. Ca rassemblait un peu l'idée de parler de la peur, que ce soit des choses plus personnelles ou que ce soit partout dans le monde. Et après, il y a certains autres morceaux, certains autres textes qui sont venus par la suite, à partir du moment où on avait la direction. Je n'étais pas tellement bouleversé par ce qui se passe que je me suis dit "Il faut absolument que j'en parle". Dans mon disque, ce n'est pas forcément toujours le cas. La musique peut être plein de choses différentes. Le prochain disque, je ne crois pas qu'il sera aussi... "Engagé", je ne trouve pas qu'il est tellement engagé non plus, ce disque. Ca déplore certaines choses: un manque d'empathie, un manque d'esprit critique, qui influencent après comment on réagit face aux choses. Dans le titre "Terror Terror Everywhere Nor Any Stop To Think", c'est un jeu de mots sur un truc de poésie anglaise, "Water Water Everywhere Nor Any Drop To Drink" (extrait de "The Rime Of The Ancient Mariner", de Samuel Taylor Coleridge, ndlr), qui parle de naufragés qui sont entourés d'eau et qui ne peuvent pas... (boire) Je ne me retrouvais pas personnellement dans la plupart des réactions que je voyais face à plein de choses... Le terrorisme, ici. Je trouvais qu'on chassait au mauvais endroit: s'acharner un peu sur la religion, sans voir que tous ces jeunes, ils étaient avant coupables de faits mineurs, ils se retrouvaient en taule, et en sortant de taule sont devenus radicalisés. En prison, ils étaient radicalisés. Ca, moi, je trouvais ça beaucoup plus... Pourquoi est-ce qu'on ne s'acharne pas sur les prisons? Pourquoi est-ce qu'on ne se pose pas la question de ce que la prison fait? Je travaille dans l'enseignement et j'y crois à fond: "Tu ouvres une école et tu fermes une prison"... Pascal, le grand frère. Non, Victor Hugo (rires).

Pour revenir sur la pochette, il y a deux visions, avec ces enfants dans ce champ de fleurs. Est-ce que vous croyez qu'il y a un espace pour l'insouciance dans ce monde sombre et dangereux? Selon vous, est-ce que le monde se réduit à son aspect négatif? Ou voyez-vous encore un espoir?
TC: Ah non, moi, je vois plein d'espoir, énormément d'espoir. L'album parle de thèmes un peu difficiles, mais il y a l'idée d'en faire un deuxième. Si c'était juste faire un disque et se dire "Ah, de toute façon, ça ne sert à rien, tout est fini"... Non. Je travaille comme enseignant et j'y crois vraiment beaucoup, c'est quelque chose qui me tient à coeur: je crois qu'on doit regarder plus notre manière d'enseigner, le faire mieux, avec plus d'esprit critique, et après, donner les mêmes occasions à tous les enfants. C'est très important: les enfants nés dans des communes plus riches ou plus pauvres, on doit essayer de faire qu'ils sortent de l'école avec les mêmes opportunités. Et si tout le monde a les mêmes opportunités, on réduit un peu l'écart entre les plus riches et les plus pauvres dans nos sociétés, et ça, ça enlève énormément de problèmes. Parce que ce n'est pas le Coran qui fait de nos jeunes des terroristes. La plupart des problèmes que nous avons ne sont pas causés par la religion ou un manque d'accord, c'est le fait qu'il y en a qui ont beaucoup et d'autres qui n'ont pas assez, et ça crée des problèmes...

Où et quand s'est passé l'enregistrement de l'album?
TC: Ca date déjà, on a fait ça à Noël, l'année passée, à Liège, à Sprimont plus précisément, dans le Koko Studio, avec Laurent Eyen, qui -je crois- a fait The Experimental Tropic Blues Band, maintenant que je vois le poster (dans le patio radio de la RTBF, ndlr). Et avec Boris (Gronemberger), qui a fait un boulot incroyable, vraiment incroyable, sur l'album. Il y avait des morceaux qui étaient vraiment des "morceaux de morceaux" en rentrant en studio, et il en a fait quelque chose dont on est très contents. Ca a pris plein de temps. On a fait l'album, on s'est dit "On va le sortir tout de suite, comme ça on va choper les festivals d'été" de l'année passée, et en fait, non (rires). En fait, ce n'était pas réaliste. Voilà, nous y sommes, maintenant. Ca sort le 15 novembre, au Botanique (pour la release party, à la Rotonde).
Finalement, c'est pour Noël...
TC: Oui!
Quel a été le rôle de Boris Gronemberger? Juste producteur ou il a aussi fait des parties de batterie sur l'album?
TC: Juste producteur. Il prenait le temps de bien expliquer aux musiciens ce qu'il voulait, et ils le faisaient. Non, il a produit.

Quelle sera la suite, après le Botanique? Surtout des concerts en 2018? Les projets se limiteront au live?
TC: Oui, c'est ça. On a quelques premières parties et quelques autres dates, à définir pour le début 2018, et puis les festivals, et puis essayer de faire une tournée un peu à notre nom à l'automne 2018.

Vous avez aussi un groupe de reprises des Pogues, baptisé The Thousand Sails. C'est un peu une récréation?
TC: Oui. Ce n'est pas du "tribute" du tout, hein. Je ne mets pas un dentier pour aller le faire. C'est vraiment... Avec des amis, dans un pub, à Liège, quelques verres avant de se dire "Eh, les gars, on n'ouvrirait pas un bar?", tu parles de "Est-ce qu'on ne ferait pas un groupe de reprises des Pogues?" C'est vraiment juste pour le fun, le plaisir de le faire. C'est de la musique que j'aime beaucoup. "Fairytale Of New York", c'est un de mes morceaux préférés, c'est la meilleure chanson de Noël de tous les temps. C'est le fun de le faire, de partager du temps avec des gens qu'on aime bien. Et aussi cette musique qui est très festive. Mais on le fait complètement à notre sauce. Enfin, ça reste très proche, on ne reprend pas des versions reggae de The Pogues non plus. On a déjà joué quelques fois sur des festivals de tribute où tu croises un gars qui est habillé comme The Edge, de U2, et qui se prend limite un peu pour The Edge. Nous, non, ce n'est pas du tout ça, le trip, c'est plus pour jouer dans des pubs.
Vous dites "avec des amis". On retrouve là aussi des anciens du groupe Eté 67...
TC: Bryan, qui était le batteur (d'Eté 67), qui était aussi batteur dans Theo Clark, c'est lui qui est parti pour Girls In Hawaii. Il est aussi parti de Thousand Sails. Du coup, Marius, le batteur qui l'avait remplacé dans The Thousand Sails, est devenu le batteur dans Theo Clark. Mais il y a toujours Nicolas Berwart, le bassiste d'Eté 67, qui joue avec nous. Et à la base, notre EP ("Blood", 2016) allait être produit par Nicolas Michaux (chanteur d'Eté 67, ndlr), avant que lui non plus n'ait plus le temps, avec son projet. Et mon frère, Ted, qui était dans The Big Hat Band, fait maintenant bassiste pour Nicolas Michaux. Tout se raccorde.

Vous êtes toujours coach linguistique pour le Studio des Variétés? En quoi est-ce que ça consiste?
TC: Oui. Là, je ne touche pas vraiment aux textes. C'est plus un cours de prononciation. S'il y a des fautes d'anglais dans le texte, je les corrige, et puis j'essaie d'apprendre aux gens comment bien les prononcer, pour leur live. Je fais ça aussi pour Ca balance, à Liège. Cette année, à Ca balance, j'ai travaillé avec un groupe qui s'appelle The Pounds, qui est très, très chouette, donc il faut aller l'écouter.
D'autres collaborations récemment?
TC: Pour le moment, je travaille aussi avec un gars qui s'appelle Aprile, qui fait de la musique que j'aime vraiment beaucoup, mais qui est très différente: c'est plus pop, il y a des influences soul, et il a une manière de poser sa voix que j'aime beaucoup mais qui est complètement différente de ce que je fais ou de ce que font les groupes avec qui j'ai bossé par la suite. Ca, c'est vraiment bien, et ça arrive à fond de balle aussi.

Vous appréhendez les scènes à venir?
TC: La scène, c'est le meilleur moment. C'est tout ce qu'il y a autour qui est un peu plus... La presse, quand on a faim, par exemple, c'est plus compliqué (rires). Non, j'aime bien. Mais c'est le début. Je suppose que quand tu l'as fait pour 25 disques, peut-être que... Moi, ce n'est que du bonheur, pour le moment. Pourvu que ça dure.

Vous avez déjà des compositions en route pour la suite?
TC: Oui. C'est plutôt sélectionner lesquelles on va faire pour le prochain que devoir les écrire. Mais bon, il ne faut pas penser trop loin. Il faut absolument venir le 15 novembre au Botanique et aller acheter le disque. Ca se trouve partout. J'ai entendu dire que c'est Caroline Music qui reprend tous les Quick de Belgique, ce n'est pas Burger King... Il va y avoir des magasins de disques partout (rires).


Theo Clark et sa bande présenteront l'album ce mercredi 15 novembre à la Rotonde du Botanique, à Bruxelles. En 2018, il se produira en première partie de Girls In Hawaii le jeudi 8 février à Louvain (Het Depot) et le vendredi 9 février à Esch-sur-Alzette (Rockhal Club) au Luxembourg, puis en première partie de BRNS le samedi 10 mars à Silly (Le Salon).

Theo Clark, premier album "Terror Terror Everywhere Nor Any Stop To Think", release ce 15 novembre au Botanique © Anorak Supersport.
© DR.

par Sébastien Cools 13/11/17 - 07h18