Éric Antoine: "J'ai une extrême sensibilité que je dois gérer"

© Renaud Corlouer.

Le magicien le plus connu de France présentera le 18 janvier à Forest National un "best of" de ses meilleures illusions avec toujours autant d'humour et de folie. Nous l'avons rencontré.

Vous revenez en Belgique avec un best-of. Parce que vous n'avez plus d'idées ou que vous vous apprêtez à prendre votre retraite?
(Il rit.) Pour le pognon avant tout! (Il continue à rire.) J'ai fini "Magic Delirium" en 2016 et je ne commencerai pas mon nouveau spectacle, que je suis en train d'écrire avec Jérémy Ferrari, avant 2020. Et la scène me manquait terriblement. J'étais beaucoup à la télévision ces derniers temps. Et puis, avec le nouveau spectacle, je vais prendre un virage. Ce que j'avais fait il y a 10 ans en donnant un coup de pied dans la fourmilière de la magie, en faisant ce mélange entre la magie et l'humour, et je suis le seul à le faire dans la francophonie. J'ai envie de le refaire de nouveau parce que je sens qu'il y a plein de petits frères qui sont arrivés et qui ont bien compris cette écriture. Et j'espère de nouveau prendre dix ans d'avance sur le plan narratif, technique et de la pensée. Je veux que ça soit différent de ce que j'avais fait. Et donc j'avais envie de clôturer cette période. Cet ensemble m'a donné envie d'un best-of exceptionnel. Je joue dans 12 zéniths de la francophonie et 5 dates à Paris.

Quel regard les magiciens connus de l'ancienne génération portent-ils sur votre travail?
Au début, les magiciens disaient que j'étais humoriste et les humoristes disaient que j'étais magicien. Et ça ne me faisait pas plaisir, parce que j'avais envie d'être et un humoriste et un magicien, et d'être reconnu de mes pairs. Et aujourd'hui, les magiciens de l'ancienne génération me supportent beaucoup, parce qu'ils voient que j'ai un amour pour la magie et que je mets en valeur tous mes collègues continuellement. Je pense qu'au début ils en doutaient. Mais je suis maintenant entré dans leur famille. Mais je suis le seul magicien francophone qui vende autant de places. Et il y a toujours une jalousie bien entendu. Je l'ai ressentie.

"J'ai peu de copains dans ce métier"

Leurs critiques vous ont-elles blessé?
Elles m'ont fait de la peine. Elles m'ont motivé, parce que j'avais envie de prouver que j'avais un amour profond pour cet art et que j'avais envie de le faire avancer et de mettre en valeur l'art magique et mes collègues.

Quelques copains vous feront l'amitié de partager la scène avec vous le temps d'un ou deux numéros...
Des humoristes belges connus mais je vous tais les noms parce que ce sont des surprises. Ce sont des vrais copains. C'est un métier où il y a beaucoup de concurrence. J'ai peu de copains dans ce métier mais c'est comme les vrais amis dans la vie, il y en a peu, mais il y en a quelques-uns que je connais depuis 10 ou 15 ans, et on a toujours été fidèles les uns aux autres. Quand ils ont eu besoin de moi, j'étais là, et quand j'avais besoin d'eux, ils étaient là aussi.

Qu'est-ce qui vous a donné envie de devenir et magicien et humoriste?J'étais passionné de magie mais je la trouvais un peu ringarde. Et par atavisme familial, on s'est toujours foutu de ma gueule. Donc il était temps que ce soit moi qui me foute de la gueule du monde. (Il sourit.)

Le jour où tout bascule? Où votre rêve est sur le point de se réaliser?
Il y a un moment où je me suis fait rire. J'animais des conférences et faisais des spectacles privés dans l'événementiel. On m'avait engagé pour coanimer une conférence sur le thème de l'illusion entre un philosophe et un neurochirurgien. Et je vois ce numéro qui était un peu comique, et pour la première fois je me fais marrer, j'ai trouvé qu'une chose que j'avais produite était originale. J'avais 26 ans. Et je connais mon premier vrai succès vers l'âge de 30 ans.

Néanmoins, vos débuts n'ont pas été faciles...
De 18 à 30 ans, j'ai fait du théâtre, des pièces pourries aux mises en scène approximatives, dans des conditions difficiles. Parce que c'est un métier difficile, où il y a beaucoup d'appelés et peu d'élus. Les années ont été longues. Mais j'avais la chance de faire aussi de la magie lors des mariages, ce qui me permettait de vivre sans difficulté.

Qu'est-ce qui vous a donné confiance et convaincu que vous étiez fait pour ce métier?
Le rire du public, les applaudissements à la fin du spectacle, c'est la continuité du plaisir, et entendre le plaisir des gens face aux numéros que je présentais. Tout ce retour positif donne confiance.

Vous faites et de l'humour et de l'illusion parce que vous n'arrivez pas à choisir?
(Il rit.) J'ai justement choisi de le faire ensemble.

"Le plus important pour moi c'est que les gens rient", dites-vous.
C'est le plus important parce que le rire c'est la distance au monde, au drame, à la tragédie... Le rire c'est un souffle qui enlève des poids.

"J'ai un optimisme qui combat ma mélancolie

"On entend souvent que les "comiques" ne sont pas drôles dans la vraie vie. Et vous?
Je pense que je suis plutôt rigolo, je suis plutôt un bon vivant et mes copains disent que je suis un bon camarade. J'ai une extrême sensibilité que je dois gérer. Je me sens très empathique mais je sens une tristesse, une mélancolie profonde. Je vis avec. Elle vient de mon observation du monde et des cercles plus ou moins proches. Mais j'ai la certitude que les humains prennent plutôt soin des humains. Et petit à petit, la situation s'améliore. Même si les drames que je vois au quotidien me rendent triste, j'ai un optimisme qui combat ma mélancolie.

Votre femme est votre assistante. Parce que ça vous coûte moins cher qu'en engager une ou parce que vous ne pouvez pas vous passer de votre femme?
Un peu des deux. (Il rit.) C'est magnifique parce que je travaille avec la personne que j'aime. Et c'est terrible parce que le boulot ne s'arrête jamais. Je l'ai rencontrée à l'École internationale de théâtre Jacques Lecoq. Ma femme est Australienne. On s'est rencontré en 2001. Elle aime la culture francophone mais comme tous les expatriés, elle souffre de vivre loin de ses racines.

© Renaud Corlouer.

Nicolas Dewaelheyns 12/01/19 - 08h00