"À quoi ça ressemble un pédophile?" Pas à lui, et pourtant...

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Il est l'ami de la famille, marié et père de trois petits garçons, financièrement aisé, il est celui qui part souvent en vacances et a une belle voiture. Celui qu'on ne soupçonnerait jamais du pire. "À quoi ça ressemble un pédophile? Comment ça marche, comment ça s'habille?", interrogera le père d'Odette quand il saura ce que son meilleur ami a osé faire à sa petite fille.

Odette a huit ans quand Gilbert, cet ami "si gentil", lui propose de jouer "aux chatouilles". Elle ne se méfie pas: comment aurait-elle pu savoir le sort que cet homme en qui ses parents ont entière confiance lui réservait? Pendant des années, la fillette va subir et garder le silence. Elle se rêvait ballerine et délicate, c'est sa colère enfuie, brutale, tous les mots qu'elle n'a jamais dits qui s'expriment quand elle danse. Adulte, elle pousse la porte d'un cabinet de psy: enfin, elle va dérouler le fil de son histoire et se réconcilier avec la petite fille qu'elle était.

"Les Chatouilles" est un film dont on ne sort pas indemne. On laisse quelques morceaux de coeur écrabouillés quelque part sous le siège de velours rouge qu'on occupait. On a les jambes un peu plus lourdes à la sortie et une rage sourde au fond du bide. Andréa Bescond, la réalisatrice, raconte son histoire, son enfance, sa destruction et sa renaissance sur grand écran et c'est bouleversant puisque c'est sincère. Il n'y avait qu'elle pour jouer cette palette d'émotions qu'elle connaît malheureusement si bien: elle tient le rôle d'Odette adulte.

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Elle avait déjà raconté son histoire dans une pièce de théâtre où elle jouait chacun des intervenants. Ici, elle laisse Clovis Cornillac incarner son père, Karin Viard sa mère et le rôle difficile du pédophile est joué par Pierre Deladonchamps. L'idée était de donner "un aspect humain et pas caricatural de ce qu'on peut avoir comme fantasme du pédophile-type, libidineux, pervers, dont on devine les intentions à 20 kilomètres". Dans le Huffington Post, il précise: "La pédophilie touche tous les milieux et n'a pas de visage." C'est ce qui la rend encore plus atroce.

Karin Viard est détestable en mère aigrie, égoïste, centrée sur sa propre douleur. Ce n'est pas qu'elle n'aime pas sa fille, c'est juste qu'elle voit tout selon son prisme à elle, qu'elle ramène les faits à des phrases destructrices pour une victime qui ose enfin raconter ce qu'on lui a fait. Elle est odieuse à l'écran et géniale tant elle réussit à l'être. "Ce que les gens diront" l'inquiète bien plus que l'enfance meurtrie de sa fille. A croire que vu que ça remonte à plusieurs années, ça n'a pas tant d'importance. "On va régler ça entre nous", propose-t-elle à sa fille qui, et elle a raison, n'en revient pas.

Les scènes de danse sont puissantes: Odette raconte tout ce qui la tue sans un mot mais avec une énergie qui cloue au fauteuil. Andréa Bescond, épaulée dans la réalisation par son compagnon Eric Métayer, ose une narration originale: le passé s'invite dans le présent sous forme de rêves, de fantasmes, selon les mots qu'Odette utilise pour détailler les faits à sa psy. Elle qui s'est sentie étouffée pendant des années s'offre une vraie liberté. Et une belle revanche.

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Par: Deborah Laurent 10/01/19 - 07h30