Rodrigo Beenkens: "Commenter les Diables Rouges, un rêve de gosse"

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Véritable monument du journalisme, Rodrigo Beenkens sera encore en Russie pour commenter les rencontres des Diables Rouges. Avec toute la passion qui le caractérise, le journaliste de 54 ans de la RTBF aura le privilège de nous faire vibrer au rythme des dribbles d'Eden Hazard ou des passes tranchantes de Kevin De Bruyne. De quoi évoquer avec lui pendant de longues minutes son rôle sur place, dans un pays inconnu, et ses attentes, dans une compétition qui déchaîne toujours autant les passions. 

La Russie sera votre sixième Coupe du Monde sur place. Est-ce que même à votre âge et avec votre expérience, vous irez là-bas avec des étoiles plein les yeux?
Ah mais bien sûr! C'est évident! C'est toujours un rêve de gosse. Ce qui est fantastique, c'est qu'on découvre chaque fois des pays, des continents et des cultures différents. Le Brésil était totalement autre chose que l'Afrique du Sud par exemple. En 2006, c'était la rigueur et la logistique allemandes. En 2010, c'était plus de l'improvisation. Et en 2014 au Brésil, c'était l'émotion et la passion.

A quoi vous attendez-vous pour la Russie?
Je n'en sais trop rien. La barrière de la langue va déjà jouer un rôle. Dans les hôtels, il n'est pas acquis qu'on parle une autre langue que le russe, même l'anglais. En 2012 en Ukraine, je n'avais pas d'expérience de l'alphabet cyrillique. Du coup, c'est un peu embêtant de ne pas pouvoir s'orienter dans un hall d'aéroport. Même au restaurant, savoir si c'est de la viande saignante ou à point, c'est un strict minimum. Je ne connais pas bien la Russie, ce sera une découverte. Au niveau du foot par contre, cela reste du football avec les plus grandes nations du monde.

A quoi ressembleront vos journées?
Je vais commenter les matches des Diables Rouges avec Philippe Albert. Et entre les matches des Diables, je commenterai des rencontres dans la zone géographique dans laquelle je me trouve. Nous sommes quand même dans un pays où ce ne sont pas les mêmes dimensions qu'il y a deux ans, en France. On se rapproche davantage du Brésil pour les distances. Pour les différents commentateurs, le but n'est pas de se farcir des trajets incroyables. Et puis, toutes les villes ne sont pas desservies par des vols directs. Parfois, pour faire seulement 400 km, il faut remonter jusqu'à Moscou, ce qui allonge la durée du voyage. L'avion n'est pas toujours le moyen de déplacement le plus simple. Il y a plein d'éléments dont il a fallu tenir compte au moment d'élaborer le programme.

Qu'en est-il de Philippe Albert?
Il m'accompagnera uniquement pour les Diables Rouges et la finale. Pour le reste, il aura un rôle de consultant 360 degrés qui s'étendra bien au-delà des matches des Belges puisqu'il sera en permanence au camp de l'équipe nationale, d'où il réagira quotidiennement.

Vous ne verrez les Diables Rouges que les jours de matches. Pas trop déçu de ne pas vivre cette aventure au plus près d'eux?
Pas du tout. Je m'occupe des Diables Rouges depuis 2004 ou 2005. Le Mondial 2014 et l'Euro 2016 étaient les deux premiers tournois que je commentais avec eux. Vincent Langendries sera au camp de base des Belges et nous travaillons évidemment en étroite collaboration. Il sera notre troisième voix durant les matches. Et je disposerai de toutes les informations nécessaires.

Comme à l'EURO 2016, Rodrigo Beenkens sera accompagné par Philippe Albert pour les matches des Diables Rouges. © photo news.

Est-ce qu'on commente un match des Diables Rouges comme un match du Standard?
(Il rit) Très bonne question! Et j'avoue que je n'ai pas la réponse. Quand c'est bon, j'essaie de commenter avec mon cœur. Quand c'est moins bon, plutôt avec la raison. C'est toute la difficulté d'être commentateur et journaliste. Il faut pouvoir travailler en toute indépendance car nous ne sommes pas payés par la fédération. Être le plus honnête mais sans prétention d'être dans la vérité. Si on peut y ajouter l'émotion, c'est bien. Je crois que cela dépend un peu des Diables. Si à la mi-temps de Belgique-Algérie en 2014, c'est 3-0, c'est une toute autre histoire. Là, on voit que le temps passe, on commence à douter, ... J'avais posé la question à Roger Laboureur un jour. Il m'avait répondu : "Tu dois être supporter". En fait, je ne me pose pas trop la question. J'essaie de prendre le plus de hauteur possible. Mais si le Standard joue une finale de Coupe d'Europe contre le Spartak Moscou, je ne vous cache pas qu'il est possible que je mette plus d'émotion... Mais les Diables Rouges, c'est encore un degré supplémentaire. Je peux être critique, comme ce fut le cas après l'élimination à Lille il y a deux ans.

Avez-vous déjà des répliques en tête comme vous en avez le secret?
Oh je ne pense pas trop à ça! J'ai parfois des idées, des associations de mots. Mais c'est aussi de l'improvisation en fonction des événements. Je laisse venir ces expressions comme elles viendront ou pas.

Les commentaires de Belgique-URSS en 1986 ou Belgique-Angleterre 1990 font quasiment aussi partie de l'histoire de ces matches. Comme le fameux "C'est injuste, c'est terrible" de Frank Baudoncq après le but de Platt.
Je suis entièrement d'accord. Et c'est tout le talent de ces journalistes qui ont commenté ces rencontres. Nous avons la chance d'être sur place, de pouvoir partager des sensations que les téléspectateurs n'ont pas toujours. Nous sommes des envoyés spéciaux, nous devons essayer de partager ce que nous ressentons. La Coupe du Monde nous offre aussi la possibilité de développer autre chose que notre voix. Comme notre ouïe, notre odorat, ... Entendre des vuvuzelas ou la samba dans les tribunes, ce n'est pas la même chose. On a le devoir de le faire vivre aux téléspectateurs, ils doivent se sentir dedans. Je pense que c'est quelque chose d'unique durant une Coupe du Monde.

Parlons un peu du sportif. Comment expliquez-vous l'engouement moins prononcé du public pour les Diables Rouges?
Il faudrait poser la question aux supporters. Il y a inévitablement une forme de banalisation. Il y a quatre ans, nous n'étions plus qualifiés depuis 2002 et cela avait engendré beaucoup d'enthousiasme et de soutien. C'est vrai qu'il y a cette déception d'être battu par les Gallois alors que le tableau était ouvert. Je pense que ce qui a fait mal au public, c'est surtout cette attitude des joueurs. Pas de je-m'en-foutisme car je suis sûr que ce n'est pas ça. Mais ce sentiment que certains, de par leur mentallité, n'ont pas rendu au public tout ce que celui-ci lui avait donné. En France, des étudiants ont hypothéqué leur année en plein blocus pour aller les soutenir. Or quand on voit les Gallois, les Islandais et même les Portugais, pas supérieurs dans les individualités, on peut penser qu'une frustration s'est développée. Pour cette Coupe du Monde, le plus grand défi des Diables Rouges n'est sans doute pas uniquement sportif. S'ils ont tout donné, on pourra leur pardonner. Le cœur, c'est ça le vrai défi des joueurs, qui déterminera si leur Mondial est réussi. Et je pense que pour la première fois de l'histoire, l'équipe nationale belge abordera un tournoi avec plus à perdre qu'à gagner.

N'est-ce pas justement pour cette attitude des joueurs que l'affaire Nainggolan a tant fait parler?
C'est surtout pour ça, et pour la personnalité de Radja, que le public s'est mobilisé. On sait qu'il aurait tout donné. Mais je ne pense pas me tromper en disant que Nainggolan n'est pas à la Belgique ce que Messi est à l'Argentine. Je comprends aisément qu'il ne soit pas titulaire. Il aurait pu nous rendre service dans certains matches comme 12e, 13e ou 14e homme. Mais ce n'est pas comme si on se privait de Courtois, Kompany, Hazard ou De Bruyne. Tout le monde a dit ce qu'il avait à dire. Mais il faut qu'on tourne la page et qu'on aille de l'avant. Je regrette que la fédération ne soit pas intervenue pour soutenir Martinez, qui a vraiment tout pris. C'est un peu facile. Or, il n'a pas dû décider tout seul. C'était peut-être le moment d'entendre quelqu'un comme Thierry Henry par exemple... 

Pensez-vous vraiment que les Diables Rouges sont capables de gagner la Coupe du Monde?
A priori, sur ce qu'on a vu, nous n'avons aucun élément objectif pour dire que oui. Mais a contrario, nous n'avons aucun élément objectif pour dire que non... Il y a tellement de paramètres à prendre en compte, comme les blessures et les suspensions. Il faudra de toute façon avoir du cœur et éviter les blessures. C'est un concours de circonstances. Je vous invite à regarder les demi-finalistes des dernières éditions de la Coupe du Monde. Il y a toujours une surprise! Reste à savoir si la Belgique peut être considérée comme une surprise. Il y a certaines équipes qui paraissent mieux équilibrées que la nôtre. Mais si tous les éléments se mettent dans le bon sens, tout est possible.

Prêt pour la Coupe du Monde !! ⚽️

283 Likes, 8 Comments - Rodrigo Beenkens (@rodrigobeenkens) on Instagram: "Prêt pour la Coupe du Monde !! ⚽️"

par Julien Collignon 6/06/18 - 07h03