La soirée dont Luc Besson ne s'est jamais vraiment remis

Il y a trente ans, Luc Besson se réveillait à Cannes en se rappelant des huées de la veille, lors de la présentation de son "Grand Bleu".

Nous sommes le 11 mai 1988. "Le Grand Bleu" est présenté au Festival de Cannes. Le tournage fut éprouvant: Luc Besson ne trouve pas l'acteur qui pourrait interpréter l'apnéiste Jacques Mayol, dont le film s'inspire. Il met du temps à découvrir Jean-Marc Barr. Une fois en tournage, les premières images sous-marines sont inutilisables. Douze jours de bobine finiront à la poubelle. L'entente sur le plateau, en prime, est loin d'être au beau fixe et la météo, impitoyable, finit d'achever tout le monde.

On pourrait penser que la sortie du film, quelques mois plus tard, est vécue comme un soulagement. Mais Luc Besson, 28 ans alors, est stressé sur le tapis rouge. Pas seulement parce qu'il redoute ce que les gens vont dire de son film mais aussi parce que sa fille, Juliette, la fille qu'il a eue avec Anne Parillaud, va mal. Elle doit se faire opérer deux jours plus tard et sa vie dépend de la réussite de la chirurgie.

En 2014, il se souvenait: "Je me suis donc retrouvé à me faire flinguer avec Le Grand Bleu le 11 et, deux jours plus tard, je passais sept heures dans une salle d'attente pour savoir si ma fille allait survivre." Parce que oui, "Le Grand Bleu" fut fraîchement accueilli par la presse qui avait fait le déplacement à Cannes. Il y a eu des huées, des gens qui ont quitté la salle, des critiques sans nuance. Luc Besson est étrillé et dégoûté. Il gardera d'ailleurs une rancune tenace contre la presse qu'il accuse de ne pas aimer le cinéma.

Gilles Jacob, alors à la tête du Festival de Cannes, se rappelle pour Paris Match avoir choisi le film "pour ce goût des grands fonds, de l'apnée, de la musique, de la poésie". Pour lui, c'était un "film d'ouverture parfait" du Festival de Cannes. "Luc Besson n'aime pas la contradiction. Il était furieux des réactions de la presse mais il a fait front."

À Cannes, Besson se défendait: "J'ai 28 ans, je n'ai fait que trois films. Je suis un bambin dans le cinéma. J'apprends mon métier. Il ne faut pas que les critiques, qui ont entre 30 et 50 ans, me tapent dessus comme ça. C'est pas très sympa."

Il a pris sa revanche de la meilleure des façons: "Le Grand Bleu" a fait un carton en salles (14 millions de spectateurs à travers le monde) au point de rester trois ans à l'affiche d'être considéré comme un "film culte" aujourd'hui. En janvier 1989, Luc Besson livre une version longue de son oeuvre. Sur l'affiche, il annonce à tous ceux qui l'ont détestée: "N'y allez pas, ça dure trois heures".

"Le Grand Bleu" a eu droit à un nouveau passage sur la Croisette ce vendredi soir. Il a été projeté sur la plage, en plein air. Les amateurs de cinéma se sont blottis dans les plaids déposés sur leur transat et se sont replongés avec délice dans la grande bleue avec Jean-Marc Barr, Jean Reno et Rosanna Arquette.

 
Luc Besson n'aime pas la contradiction. Il était furieux des réactions de la presse mais il a fait front.
Gilles Jacob dans Paris Match au sujet du "Grand Bleu" à Cannes
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Deborah Laurent 12/05/18 - 07h00