Comment le rock a bouleversé la vie de Louis Bertignac

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Le chanteur et guitariste sexagénaire français Louis Bertignac, ancien du groupe culte Téléphone reconnecté en 2015-16-17 sur scène sous le petit nom Les Insus, a publié mi-novembre un nouvel album solo, intitulé "Origines", où il adapte en français ses icônes, de Bob Dylan aux Rolling Stones, des Beatles à The Who. De passage en Belgique, le musicien multi-instrumentiste a répondu mardi à nos questions, fouillant influences et souvenirs, convoquant en prime Hallyday, Higelin et Aubert. Rencontre en roue libre et en toute décontraction, avec des traits d'humour et un langage parfois fleuri.


Sur votre album studio précédent, vous faisiez déjà un clin d'oeil aux Rolling Stones. Ici, vous livrez un album entier d'adaptations de "légendes" du rock, dont trois de Bob Dylan. C'est une forme d'hommage, de révérence à vos idoles?

Louis Bertignac: On peut le prendre comme ça, finalement, au bout du compte. Mais ce n'était pas le but, au départ. Le but, franchement, c'était de travailler, pas de faire un album. Me remettre à écrire, parce que je ne l'ai pas fait depuis des albums et des albums. Je n'avais plus confiance. Je n'avais plus envie. Ça ne m'amusait pas. Bon, si on fait un truc qui ne nous amuse pas, ça ne peut pas être bien. Donc, je faisais faire par (Étienne) Roda-Gil, (Boris) Bergman, Carla (Bruni-Sarkozy). Et c'est des albums corrects, quoi. Mais là, je me suis dit: "Quand même, merde, c'est moi qui ai fait 'Cendrillon', j'ai fait 'Ces idées-là', donc je sais écrire". Pendant quelques mois, je me suis dit: "Le prochain, peut-être, je vais essayer de l'écrire". Et c'est arrivé par hasard, que je traduise -dans la bagnole- la chanson de Rod Stewart ("It's Over", devenue "C'est fini", ndlr), que je la refasse à la maison, que j'essaie de la faire au propre et de l'enregistrer -tant qu'à faire- pour voir si ça me plaisait, si ça allait. Et ça m'a plu. J'étais content des phrases que j'avais trouvées. J'en ai fait d'autres après, Dylan en deuxième, et puis je ne sais plus quoi en troisième. Au fur et à mesure, j'étais content de ma façon d'écrire sur ces musiques-là. Au départ, c'était ça: pour me remettre à l'écriture. Et ça marchait bien. Alors, je ne sais pas si ça marchait bien parce que les musiques, je les adorais, ou parce que, finalement, je me rendais compte, en les traduisant, que les Anglo-Saxons se faisaient beaucoup moins chier. Donc, j'ai pris un peu leur biais, en me disant: "Ouais, tu ne vas pas t'emmerder, tu vas juste raconter ce qui te vient". Et forcément, quand on ne réfléchit pas, ce qui nous vient, c'est les trucs qu'on vit. Donc, j'ai raconté ma vie. Au bout de sept ou huit chansons, je fais écouter... "Mais il faut faire un album!" Les mecs de la maison de disque: "Il faut faire un album! On s'occupe des droits, si tu veux". "Eh ben, super, allez-y!" Tout est resté facile jusqu'au bout. La décision de faire un album est venue vraiment à la fin. J'avais presque tous les morceaux, déjà. Que j'avais faits pour m'entraîner à écrire. C'était une bonne leçon. Ça m'a bien plu. Donc, ce n'était pas pour faire un hommage à ces gens-là. Du tout. C'était vraiment pour travailler. Pour m'amuser aussi, parce que, tant qu'à travailler l'écriture, autant travailler sa batterie, autant travailler sa basse (rires). Tout était fait dans ce but. Je revenais de la tournée avec Les Insus. "Bon, on va s'amuser un peu. Ça va, je n'ai pas besoin de pognon, j'ai gagné plein de fric. On va faire des trucs qui m'amusent et qui me font progresser." Donc, tout était dans cette optique-là. Et puis, voilà, c'est devenu un album, doucement. Ils ont réussi à me choper les droits pour la plupart des chansons. Ils m'ont dit: "Qu'est-ce que tu penses de ta chambre d'ado en pochette?" Super.

C'est donc un retour à l'écriture, mais à comparer, c'est plus simple d'adapter en français des titres initialement en anglais ou d'écrire ses propres textes?

Louis Bertignac: Je n'en sais rien, parce que je n'ai pas encore réessayé sur des musiques persos. Ça a été très simple. C'est tout ce que je peux dire, c'est que là, ça a été très simple. Alors, peut-être que ça a été très simple parce que j'adore ces mélodies. C'est sûrement plus facile d'écrire sur une mélodie qu'on adore. Parce que, si je prends par exemple la chanson "Ces idées-là", que je trouve belle aujourd'hui... La mélodie est belle; le texte: j'ai raconté une petite histoire à la con; et ça donne une bonne chanson. Alors, peut-être que ça a été facile parce que ces mélodies sont magnifiques. Je n'en sais rien. On verra.

Comment s'est fait le choix des chansons? Pourquoi celles-là en particulier?

Louis Bertignac: Il y a beaucoup de hasard. Mais, par exemple, si on prend celle de Cat Stevens ("Morning Has Broken", devenue "Drôle d'hiver"), cette mélodie me revient depuis des années. Je me la chante n'importe où. Alors, "allez, on va essayer". Celle des Stones, "Dead Flowers" (devenue "Descends-moi"), c'est un peu parce qu'elle raconte un truc que je veux bien raconter: une gonzesse qui se prend pour la reine du rock 'n' roll, ça m'évoque des choses que j'ai vécues avec des ex, où, dès qu'elles étaient ma gonzesse, elles se prenaient pour la reine. Donc, envoyer des petits messages, des petites piques, comme ça. Il y a toujours une raison, mais ce n'est jamais la même, en gros. Pour à peu près chaque morceau, il y a une raison particulière.

Sur l'album, vous jouez tous les instruments ou presque, mais donc, c'est plus par amusement? Ce n'est pas une forme de défi ou une façon d'avoir plus de contrôle?

Louis Bertignac: Non. Oh, il y a de ça... Évidemment, il y a le défi: "Est-ce que tu es foutu d'enregistrer, de vraiment jouer de la batterie en enregistrant?" Parce que j'ai toujours été un emmerdeur. Sauf peut-être l'avant-dernier album, où j'ai pris un Ricain à la basse et un Ricain que j'adorais à la batterie, je leur ai foutu la paix. Mais en général, je suis le pire des chieurs. (Richard) Kolinka (batteur de Téléphone et des Insus, ndlr) pourrait vous le confirmer (rires). Il me déteste! Chaque fois qu'on a préparé un album ensemble, il n'en pouvait plus. Je dis: "Mais non, la batterie, Richard, il ne faut pas faire celle-là! Écoute, ça, c'est dix fois mieux! Non? Tu ne crois pas?" Lui: "Arrête, Louis, occupe-toi de ta guitare, fous-moi la paix!" Tout ça pour se retrouver en studio six mois après avec le producteur qui dit: "Non, Richard, c'est ça"... et moi qui ai le petit sourire, comme ça (rires). J'ai toujours été un casse-couilles de première. Avec les batteurs, surtout. Donc, là, il n'y avait pas ce problème. J'ai dit: "Ben, je vais le faire moi-même. On va voir". Je savais quoi faire. C'est naturel. J'ai toujours pensé à ça, la batterie, ce que doit faire le batteur (rires). C'est grâce à Richard (rires). Là, le seul souci, c'était d'avoir la bonne frappe. Donc, le matin, je m'entraînais. Je me suis fait une tendinite. Mais là, ça va mieux. C'est parti, je ne sais pas pourquoi. J'ai trouvé une bonne masseuse! Pendant une heure ou deux, au réveil, c'était vachement agréable, je jouais de la batterie. Sans but. Je faisais tourner un rythme. Pour la frappe, parce que je n'avais pas l'habitude de frapper comme un vrai batteur. Et quand je réécoute, ça va. Ce n'est pas un grand batteur, ça se voit, mais ça va. Au moins, il n'y a pas l'erreur (rires). Il n'y a pas d'erreur de structure.

Quand on a votre parcours, les influences des débuts définissent encore votre jeu, votre musique? Ou finalement, c'est digéré?

Louis Bertignac: Non, totalement, toujours. Mais bon, je n'y fais plus attention. Je ne me dis pas: "Tiens, là, je vais la jouer à la Clapton". C'est digéré, mais je ne peux pas nier qu'il y a des influences dans tous les sens. Ce qui est intéressant, c'est que c'est dans tous les sens, justement. Ce n'est pas UN mec: je ne suis pas fan de (Jimi) Hendrix. J'adore Hendrix, mais s'il faut (Eric) Clapton, ou Keith Richards, ou Mick Taylor, ou Jimmy Page, ça va, je les adore aussi. C'est un mélange de tout ce que j'ai aimé, mon jeu de guitare. C'est comme ça, on ne peut pas faire autrement. Et même Hendrix: je suppose que, lui, c'est un mélange de tout ce qu'il a aimé... avec une personnalité diabolique, en plus. Je n'y pense pas aujourd'hui quand je joue, mais, par exemple, sur "While My Guitar Gently Weeps" (devenue "Et ma guitare..."), je dis: "Putain, il y a un solo de Clapton..." J'ai essayé de faire un peu le solo de Clapton avec un son encore un peu plus poussé, pour que ça ne soit pas de la copie, et puis, oui, ça a ressemblé. Ça a ressemblé. Puis, une copine me dit: "Tu chantes 'ma guitare joue le blues'... Pourquoi tu ne joues pas le blues?" Alors, j'ai effacé... Enfin, j'ai "effacé", non, j'ai "muté" la piste et j'ai refait un solo de blues. Effectivement, c'est très bien. Ça va très bien, je suis très content. Il y a des trucs comme ça qui se sont produits, au fur et à mesure de l'album. Ou des conseils, ou des idées, qui ne viennent pas forcément de moi, que j'écoute volontiers. Mais pas beaucoup, hein. Je n'écoute pas beaucoup de gens: si on laisse tout le monde parler, on ne s'en sort pas.

Sortir ces adaptations, ça nécessite l'accord des auteurs ou ayants droit. Est-ce qu'il y a l'une ou l'autre anecdote derrière ces demandes ou au fond c'est juste de la paperasse entre maisons de disques?

Louis Bertignac: À mon avis, il n'y a pas beaucoup d'artistes, des créateurs qui les ont entendues. Évidemment, pas Hendrix... ni (George) Harrison (décédés, ndlr). Mais même les autres. Il y a, par exemple, "Dead Flowers", des Stones, "Descends-moi": ils ont dit non. Mais ce n'est pas les Stones qui ont dit non, c'est les éditeurs, certainement. Ils doivent avoir des ordres: "Ne faites pas chier, dites non". Dylan, c'est le contraire. Au bout d'un moment, Dylan, il a dû dire: "Ne me faites plus chier avec ça, dites oui à chaque fois" (rires). Parce que Dylan, les trois morceaux ont été acceptés d'un coup, sans même qu'il demande... En général, il fallait que j'envoie ma traduction anglaise de mes paroles françaises. C'est marrant, parce que je traduis de l'anglais en français, et après, il faut que j'envoie la traduction du français (rires), pour voir si ce n'est pas trop bizarre. Je l'ai fait assez rapidement, sans trop m'emmerder. Voilà, il y a des trucs comme ça. C'est rarement arrivé jusqu'aux vrais auteurs, à mon avis. Les Stones, ils avaient dit non, mais mon manager -de Téléphone- François (Ravard), je lui ai dit: "Bon, tu les connais bien". Il connaît bien Marianne Faithfull: elle a été sa meuf, il est toujours son manager. Marianne les connaît bien, lui les voit souvent. Et il a demandé aux éditeurs, même pas aux Stones. Parce qu'il connaît bien, il a demandé: "C'est pour mon pote Bertignac. Ils ont dit non, c'est bizarre..." Et là, oui. Des trucs comme ça. C'est con, Page-Plant m'ont refusé ma version de "Kashmir". Alors que je les connais, mais je n'ai pas leur numéro. Ils n'ont pas "refusé", ils n'ont pas répondu. Si un jour je les croise, je leur dis "J'avais une version de 'Kashmir' et vous n'avez pas accepté", je suis sûr que "Non, non, mais on n'a jamais dit non". Bon, on ne pouvait prendre le risque.

Un des seuls vrais refus, c'était donc Hendrix?

Louis Bertignac: Oui, Hendrix. "Little Wing", ils ont dit non. Ah non, les Beatles aussi ont dit non, pour "Sexy Sadie". Ils ont dit non.

Avec la pochette de l'album, on fait un bond en arrière dans ce qu'on imagine être votre chambre d'adolescent...

Louis Bertignac: Oui, c'était l'époque où j'ai écouté ces trucs, qui ont vraiment dirigé ma vie vers autre chose que ce vers quoi elle devait aller (rires). J'étais censé faire des études de médecine, après le bac. Mais à cette époque-là, j'écoutais trop de musique. Les études, je commençais à en avoir marre. C'est aussi parce que les seuls moments où j'étais bien dans ma peau, c'était quand j'écoutais de la musique. Le reste du temps, j'avais tout le temps ces angoisses de l'avenir. "Qu'est-ce que je vais faire de ma vie plus tard?" Putain, on ne se gênait pas pour me le rappeler toute la journée: "Ben alors, qu'est-ce que tu veux faire?"... "Je n'en sais rien! Foutez-moi la paix, je ne sais pas!"... "Mais pourquoi tu ne sais pas?"... "Je n'en sais rien pourquoi je ne sais pas. Je ne sais pas!" Ça m'angoissait. Ça me nouait le ventre tout le temps. Et quand j'écoutais de la musique ou quand j'en jouais, ça me dénouait le ventre, ça allait bien. Donc, finalement, à force de vouloir se dénouer le ventre, se calmer, j'ai fini par être bon, à jouer correctement. Et je suis tombé à peine plus tard sur (Jacques) Higelin. On m'avait emmené à sa répète. Je demande au guitariste: "Elle est bien ta gratte... Je peux jouer dix secondes?" Il me dit: "Avec plaisir, prends-la". Je joue deux minutes, Higelin vient me voir: "Eh, tu ne veux pas jouer avec nous?"... "Ouais! Ouais! Avec grand plaisir"... Donc, il s'occupe de moi pendant un an ou deux. Enfin, il me prend comme son guitariste. Et il va voir mes parents, il leur dit: "Écoutez, votre fils, ne vous inquiétez pas, il est fait pour ça. Il n'est pas fait pour être médecin. Son truc, c'est la musique. Foutez-lui la paix". De fil en aiguille, j'ai voulu faire mon groupe, et puis, on a fait Téléphone. Voilà, j'ai été embarqué comme ça. Mais je ne me suis jamais dit: "Je veux être musicien!" J'ai toujours rêvé d'être musicien, comme je rêvais d'être astronaute -mais je n'ai jamais rien fait pour. Là, ça s'est bien passé, il y a eu des circonstances favorables.

La rencontre avec Higelin, pour resituer, c'était vers quel album?

Louis Bertignac: "BBH". Il venait de sortir "BBH". Il préparait sa tournée. Je m'étais acoquiné avec Valérie Lagrange quelques jours avant. Je la trouvais belle, elle me trouvait bon à la guitare. Elle voulait qu'on fasse un truc ensemble. On est sortis ensemble, et au bout de deux ou trois jours, elle me dit: "J'ai un pote qui répète, qui joue en première partie de Sparks, à L'Olympia. Si tu veux, on va le voir". C'est là que j'arrive, on s'assied sur des sièges, et dix secondes après, je vois que ça s'engueule sur la scène, genre: "Ben, si t'es pas content, casse-toi!"... "Ok, je me casse!"... Le mec, il remballe, il se barre. Il ne se passe rien sur la scène pendant un moment, elle dit: "Bon, on va dire bonjour". On va dire bonjour, elle me présente, etc. C'est là que je vais voir le guitariste, qui me dit "essaie ma guitare". Voilà, ma carrière a commencé comme ça.

Dans votre adolescence, quels sont les premiers disques qui vous ont marqué? Vous avez des souvenirs précis?

Louis Bertignac: Oui, quand même, oui. Quand j'étais petit, je ne pouvais pas écouter un truc en anglais: je ne comprenais pas, donc ça ne pouvait pas le faire. Mais l'air de rien, sur le disque de Johnny (Hallyday)... D'ailleurs, la première fois que je l'ai vu, je lui ai raconté ça... Il y avait la face B de "Viens danser le twist", c'était "Let's Twist Again". Après une semaine, j'ai préféré la face B. Je lui trouvais un petit truc en plus. Au bout d'un mois, je suis tombé sur la version originale de Chubby Checker. Je l'ai trouvée encore mieux. Il y avait un truc en plus, la musique était mieux faite. Et après, je n'ai plus écouté aucun truc français. Donc, la première fois que j'ai croisé Johnny, je lui ai dit: "C'est grâce à toi que je n'ai plus jamais écouté de musique française!" (rires) Il s'est marré. Quelques années après... Non, même pas, six mois après, je suis tombé sur un mec en classe qui arrive avec "Beggars Banquet", l'album des Stones, qu'on a étudié en cours d'anglais. Donc, à la fin du cours, je lui dis: "Ah, tu ne veux pas me le prêter?" Il me le prête une semaine. Je tombe amoureux des Stones. Il y a des trucs un peu difficiles, mais je tombe amoureux quand même. L'album suivant, qui était "Let It Bleed", j'en ai pris plein les oreilles. "Let It Bleed", énorme album. Pendant ce temps, les Beatles: double blanc, "Abbey Road". Donc, Stones: "Let It Bleed", "Sticky Fingers". Pendant ce temps, les Who: "Who's Next". Led Zep': "III". Qu'est-ce qu'il y a eu d'autre à ce moment-là? J'ai commencé à écouter -sûrement- un best of de Dylan, qu'on avait dû me prêter. Après, je commençais à jouer, donc à chaque fois qu'il y avait des musiciens ou des apprentis musiciens comme moi, j'allais chez eux, on faisait le boeuf, ils me faisaient écouter des trucs. Donc, voilà, c'est surtout ces albums-là. Hendrix: je ne sais plus lequel... Avant "Bold As Love"... "Are You Experienced". J'en ai pris plein la gueule. L'album de Woodstock, évidemment. Tout ça, voilà. C'était en '68, '69, '70: 14-15-16 ans.

Chanter "Jeune à jamais", et être encore rockeur à 60 ans passés, ça traduit un certain syndrome de Peter Pan?

Louis Bertignac: "Jeune à jamais", ce n'est pas pour moi, c'est pour mon fils, celle-là.

Oui, mais quelque part, il y a un rapport à la jeunesse qui vous suit?

Louis Bertignac: Oui, c'est-à-dire que je me sens toujours jeune. J'ai l'impression que je vais crever jeune. Il y a des trucs qui n'ont jamais évolué, qui sont au même point... Je parle mieux! En interview, je parle mieux qu'à 18 ans, où j'étais incapable de dire "oui". Mais à part ça, dans ma vie de tous les jours, il y a certains trucs, comme le pognon, les banques, l'organisation aussi, le calendrier, ... Gérer tout ça, je n'ai jamais su. Il y a toujours quelqu'un qui s'est occupé de ces choses-là à ma place. Alors, au début, c'était mon père. Ensuite, ça a été mes femmes (rires). C'est vrai que je n'ai jamais évolué: ça m'a toujours cassé les couilles de gérer un calendrier, de m'occuper des impôts, tout ça. Je ne veux pas savoir. Et j'en profite: il y a des gens qui s'en occupent, c'est vachement bien, c'est royal.

Tant qu'à faire...

Louis Bertignac: Oui, c'est magnifique (rires).

Le morceau "Ma Gueule" prend une autre dimension, avec le climat insurrectionnel en ce moment en France...

Louis Bertignac: Malheureusement, ouais... mais je comprends.

Sur Facebook, on vous interpelle au sujet du mouvement des "gilets jaunes"...

Louis Bertignac: "Pourquoi tu ne parles pas des gilets jaunes?"... Ouais, mais ce n'est pas mon boulot. Ce n'est pas mon boulot d'en parler. Prendre position, ok, si j'ai une interview de trois heures, je vais en parler, je vais essayer d'approfondir un peu le truc. Je les comprends. Tout ce que je peux dire, c'est que je comprends ce peuple qui pense qu'on se fout de sa gueule, qu'on ne le respecte pas. Je le comprends à 100%. Alors, les solutions: moi, à la place de Macron, je remettrais l'ISF (impôt de solidarité sur la fortune, ndlr). Sans déconner, l'ISF, pour les riches, c'est "cacahuète". Ce n'est rien du tout. Alors, pourquoi le supprimer? C'est ridicule et ça fait flipper tout le monde. Ok, on paie beaucoup d'impôts. Moi, j'ai payé énormément d'impôts après la tournée des Insus, c'est normal, ça a bien gagné (rires). Eh ben, pour les riches, on augmente encore, et pour les pauvres, on supprime les taxes. On baisse les taxes sur l'essence. L'essence en soi n'a jamais coûté aussi peu cher, mais pour les gens, elle coûte extrêmement cher. Je trouve ça dégueulasse. C'est vrai. Je trouve que c'est débile. C'est débile de la part d'un gouvernement de s'acharner à des conneries comme ça, alors qu'il y en a qui en bavent, vraiment, et que, justement, ils se mettent ensemble pour dire "il y en a marre". Alors, réagis! Réagis ou casse-toi. Là, je suis à fond avec eux, pour ça.

D'après vous, un artiste doit-il s'engager ou non?

Louis Bertignac: Non. Si on commence à s'engager, nous, qui va ne pas le faire? Nous, on est là pour autre chose: pour apporter du plaisir aux gens. Et ce n'est pas le même truc. Je n'ai pas envie. Aussi parce qu'à chaque fois que j'ai pensé un truc, je pense le contraire le lendemain. Et comme j'ai une parole qui est écoutée parce que j'écris des morceaux, il vaut mieux que je ferme ma gueule. Franchement, il vaut mieux. Là, ce que j'ai dit, je suis presque sûr, c'est pour ça que je peux le dire. C'est ce que je pense.

Suite à l'album, des dates vont arriver en 2019?

Louis Bertignac: Ouais! Ouais, j'espère.

On vous verra en concert notamment en Belgique?

Louis Bertignac: Oui, j'espère. Déjà, on a parlé des Francos. J'adore toujours. Spa... Autant je n'aime pas beaucoup les Francos en France, autant celles-là me plaisent. Je ne sais pas pourquoi, c'est comme ça. Ce n'est pas les mêmes mecs.

Ce sera une tournée d'envergure ou des concerts éparpillés?

Louis Bertignac: Je pense que ça va être plutôt des concerts plus qu'une tournée. J'en ai marre des tournées. Ça va, j'ai supporté ça avec Les Insus -c'était beau, c'était bien, on s'entendait bien, c'était magnifique- mais le côté "tournée", ça me gave. C'est presque évident: on ne peut pas être aussi bon le huitième jour de concert qu'on ne l'est le premier. Ok, on a plus de maîtrise, mais il y a quelque chose en moins. On n'a moins la surprise, on a moins de coeur à donner. On part en tournée trois mois, mais à la fin, mais même au milieu, j'en ai déjà marre, je n'ai plus à donner. Ça fait plaisir aux gens, super! Ils ne se rendent pas compte qu'on était meilleurs il y a quinze jours, ils n'étaient pas là. Ça leur fait plaisir, ok, mais moi, ce n'est pas le même truc, ce n'est pas le même plaisir, pour moi. Au bout d'une semaine de tournée, j'ai envie d'être chez moi... Mes enfants me manquent, ma femme me manque... Mon studio me manque. J'aime bien. J'aime beaucoup ça aussi. Les tournées, ça veut dire trois mois d'intense, et puis six mois à la maison. Et à la maison, j'en ai marre aussi (rires). J'aime ma femme et mes enfants, le studio, c'est bien, mais j'ai envie d'aller jouer. J'adore ça aussi. Donc, partir faire un concert ou deux concerts, rentrer à la maison, ne rien avoir pendant huit jours, repartir, rentrer, c'est génial! Pour moi, c'est parfait: je n'ai pas le temps de m'emmerder, ni en concert, ni à la maison. C'est royal. Donc, je vais essayer de faire ça. Ok, c'est un peu moins rentable, parce qu'on loue le matos, c'est plus coûteux. Mais justement, je n'ai pas de problème d'argent, pour l'instant, donc profitons-en pour s'éclater... Je ne suis pas éternel. Autant profiter de ces années qui arrivent pour prendre beaucoup de plaisir.

En parlant de cette tournée avec Les Insus, qu'en avez-vous retiré?

Louis Bertignac: J'ai éprouvé énormément de plaisir. Pas le fait que ce soit une tournée -comme je l'ai dit, j'aurais préféré que ça soit différent- mais c'est toujours génial de retrouver ses vieux potes, et savoir que l'ambiance entre nous, l'amour, est plus qu'intact. C'était mieux qu'à l'époque! C'est mieux qu'à l'époque parce qu'on a mûri, on n'a pas besoin d'imposer son ego, tout va bien. Quand Jean-Louis (Aubert) me fait un sourire, ça me remplit de bonheur, et inversement, je sais que c'est vrai. On s'est rendu compte que... Moi, je me suis rendu compte qu'il m'aimait toujours. Peut-être plus qu'avant. Et lui s'est rendu compte que c'est pareil. Et comme je suis devenu quelqu'un d'important pour lui, il est devenu quelqu'un d'important pour moi, c'est un vrai artiste solo, il est balèze, recevoir cet amour de quelqu'un qu'on aime comme ça et qu'on respecte -plus qu'à l'époque, hein! Pour moi, c'était un branleur, comme moi (rires)-, c'était des très beaux moments. Comme avec Richard. C'était des super moments. Il n'y a jamais eu un mot plus haut que l'autre, pendant toute la tournée. Et s'il y avait le moindre souci, ça ne se passait pas "tu me fais chier", c'était toujours "euh, tu sais, le solo, là, que tu fais à ce moment-là, je suis un peu gêné pour chanter après, parce que c'est monté trop haut, si tu peux monter un peu moins haut, comme ça, je reprends la voix, j'en chie moins"... "Ah, il n'y a pas de lézard! Ouais, bien sûr!" Et inversement: "Je trouve que tu devrais laisser un peu la musique à ce moment-là, arrêter de chanter". Ou laisser les gens chanter sur "La Bombe humaine": "Ils adorent chanter, ne chante pas avec eux. Laisse-les tout seuls"... "Ah, oui. Ok, d'accord!" Des trucs comme ça, et c'était génial! C'était une cohésion vraiment royale.

Au point d'envisager des nouveaux projets avec vos anciens complices?

Louis Bertignac: Ah, ah! (rires) Mais ça m'étonnerait que ça soit désagréable, c'est sûr. De là à le refaire, je n'en sais rien, parce qu'on l'a fait vraiment en se disant "c'est pour dire au revoir".

Ou éventuellement composer, ne fût-ce qu'un titre?

Louis Bertignac: Ce n'est pas facile. Je ne sais pas. Peut-être... Mais je pense que s'il doit se faire quelque chose... Et encore, je ne sais pas si ça se fera, parce que ce n'est plus des histoires d'ego, maintenant, c'est que j'ai l'habitude de faire ce que je veux sur mes albums, et lui aussi, donc c'est les compromis qui ne sont pas évidents, à notre âge. Avec l'expérience qu'on a, ce n'est pas gagné. Et comme on n'a pas forcément les mêmes goûts... C'est ça qui faisait que, sur scène, ça donnait quelque chose de spécial, mais en disque, je ne sais pas si on arriverait à s'entendre sans heurts. Mais par contre, l'appeler pour venir chanter ou jouer sur un morceau, ou m'écrire le texte d'un morceau, lui qui m'appelle pour venir faire la guitare ou chanter avec lui: ouais! Parce que, sur mon disque, je ferai ce que veux (rires). Et sur son disque, il fera ce qu'il veut. Ça me paraît plus simple. Ou une tournée, où chacun fait ce qu'il veut. C'est sympa. Ou un concert, comme ça! Pourquoi pas? En tout cas, on n'a jamais dit "plus jamais" et on n'a jamais dit qu'on le referait. C'est ouvert.

Et avec la télévision, vous en avez fini?

Louis Bertignac: Ah! Ouais, je crois. À moins qu'on me propose autre chose... Pour moi, "The Voice", c'est fini. Parce que ça va, je connais, j'ai donné. C'était sympa. Ce que ça m'a le plus apporté, c'est d'être à l'aise avec les caméras. Quand vous êtes filmés presque 24/24, quoi que vous fassiez... Vous allez pisser, c'est tout juste s'il n'y a pas une caméra dans les chiottes... Ça, on ne s'occupe plus des caméras et c'est très bien. J'ai appris ça. Sinon, pour moi, c'est un peu comme le cinéma: il y a beaucoup de préparation pour pas beaucoup d'action... et ça m'emmerde un peu. Alors, peut-être d'autres émissions, qui reposeront plus sur moi que "The Voice"... On m'a déjà proposé, j'y réfléchis. J'y réfléchis, mais pour l'instant, ça ne m'a pas convaincu. Un truc où je suis le patron, je prends un groupe par exemple, un groupe débutant qui a quelque chose quand même, et je les aide à construire des morceaux, un album, la scène. Ça, ce serait passionnant, c'est un truc que j'aime faire.


Dans l'attente de dates live à venir, écoutez ci-dessous notre playlist comparative "Louis Bertignac et ses Origines musicales" via Spotify.

Louis Bertignac, nouvel album "Origines", disponible depuis le 16 novembre © Verycords.
 
"Pour à peu près chaque morceau, il y a une raison particulière. Celle des Stones, 'Dead Flowers', c'est un peu parce qu'elle raconte un truc que je veux bien raconter: une gonzesse qui se prend pour la reine du rock 'n' roll, ça m'évoque des choses que j'ai vécues avec des ex, où, dès qu'elles étaient ma gonzesse, elles se prenaient pour la reine."
Louis Bertignac
Avec Téléphone, en Guadeloupe, en 1985 © photo news.
 
"En général, il fallait que j'envoie la traduction anglaise de mes paroles françaises. C'est marrant, parce que je traduis de l'anglais en français, et après, il faut que j'envoie la traduction du français, pour voir si ce n'est pas trop bizarre."
Louis Bertignac
© Yann Orhan.
 
"J'étais censé faire des études de médecine, après le bac. Mais à cette époque-là, j'écoutais trop de musique. Les études, je commençais à en avoir marre. C'est aussi parce que les seuls moments où j'étais bien dans ma peau, c'était quand j'écoutais de la musique. Le reste du temps, j'avais tout le temps ces angoisses de l'avenir."
Louis Bertignac
Aux Francofolies de Spa, en 2005 © photo news.
 
"Quand j'étais petit, je ne pouvais pas écouter un truc en anglais: je ne comprenais pas, donc ça ne pouvait pas le faire. Mais l'air de rien, sur le disque de Johnny, il y avait la face B de 'Viens danser le twist', c'était 'Let's Twist Again'. Après une semaine, j'ai préféré la face B. Je lui trouvais un petit truc en plus. Au bout d'un mois, je suis tombé sur la version originale de Chubby Checker. Je l'ai trouvée encore mieux. La musique était mieux faite. Et après, je n'ai plus écouté aucun truc français."
Louis Bertignac
© Yann Orhan.
 
"Je me sens toujours jeune. J'ai l'impression que je vais crever jeune. Il y a des trucs qui n'ont jamais évolué, qui sont au même point. Dans ma vie de tous les jours, il y a certains trucs, comme le pognon, les banques, l'organisation aussi, le calendrier, ... Gérer tout ça, je n'ai jamais su. Il y a toujours quelqu'un qui s'est occupé de ces choses-là à ma place. Au début, c'était mon père. Ensuite, ça a été mes femmes."
Louis Bertignac
Avec Les Insus, à Angoulême, en 2016 © photo news.
 
"Je comprends ce peuple qui pense qu'on se fout de sa gueule, qu'on ne le respecte pas. Je le comprends à 100%. Moi, à la place de Macron, je remettrais l'ISF. Sans déconner, l'ISF, pour les riches, c'est 'cacahuète'. Ce n'est rien du tout. Alors, pourquoi le supprimer? Ok, on paie beaucoup d'impôts. Eh ben, pour les riches, on augmente encore, et pour les pauvres, on supprime les taxes. On baisse les taxes sur l'essence. L'essence en soi n'a jamais coûté aussi peu cher, mais pour les gens, elle coûte extrêmement cher. Je trouve ça dégueulasse. Je trouve que c'est débile. C'est débile de la part d'un gouvernement de s'acharner à des conneries comme ça, alors qu'il y en a qui en bavent, vraiment, et que, justement, ils se mettent ensemble pour dire 'il y en a marre'. Alors, réagis! Réagis ou casse-toi."
Louis Bertignac
© Yann Orhan.
 
"Le côté 'tournée', ça me gave. C'est presque évident: on ne peut pas être aussi bon le huitième jour de concert qu'on ne l'est le premier. Ok, on a plus de maîtrise, mais il y a quelque chose en moins. On n'a moins la surprise, on a moins de coeur à donner."
Louis Bertignac
À Paris, en 2018 © photo news.
 
"Partir faire un ou deux concerts, rentrer à la maison, ne rien avoir pendant huit jours, repartir, rentrer, c'est génial! Pour moi, c'est parfait: je n'ai pas le temps de m'emmerder, ni en concert, ni à la maison. C'est royal."
Louis Bertignac
© Yann Orhan.
 
"Quand Jean-Louis (Aubert) me fait un sourire, ça me remplit de bonheur, et inversement, je sais que c'est vrai. Je me suis rendu compte qu'il m'aimait toujours. Peut-être plus qu'avant. Et lui s'est rendu compte que c'est pareil."
Louis Bertignac
© Yann Orhan.
 
"Pour moi, 'The Voice', c'est fini. Parce que ça va, je connais, j'ai donné. C'était sympa. Ce que ça m'a le plus apporté, c'est d'être à l'aise avec les caméras. Quand vous êtes filmés presque 24/24, quoi que vous fassiez... Vous allez pisser, c'est tout juste s'il n'y a pas une caméra dans les chiottes... On ne s'occupe plus des caméras et c'est très bien. J'ai appris ça. Sinon, pour moi, c'est un peu comme le cinéma: il y a beaucoup de préparation pour pas beaucoup d'action... et ça m'emmerde un peu."
Louis Bertignac

par Sébastien Cools 7/12/18 - 10h01